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27 novembre 2025

L’agroécologie bolivienne résiste aux crises

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Entretien avec le directeur de Fundaa.Sur (Bolivie)

La Bolivie est un pays où l’organisation des filières agricoles se développe au niveau des territoires régionaux et municipaux. Les crises politiques et économiques successives ont-elles mis l’agroécologie en péril ? Nous en avons discuté avec Juan Carlos Baptista, directeur de Fundaa.Sur, à Sucre, dans le département Chuquisaca.

En 2014, des spécialistes bolivien·ne·s du développement, de l’enseignement et de la coopération internationale, en collaboration avec des organisations indigènes paysannes de de départements Chuquisaca et de Potosi, créent une ONG qu’ils dénomment Fundaa.Sur, l’acronyme de Fonds pour le développement andin amazonien dans le Sud.

L’objectif est de contribuer au développement social, économique, environnemental des communautés indigènes et paysannes des deux départements. Les actions favorisent la création d’emplois dignes, la gestion de l’accès à l’eau, l’adaptation aux changements climatiques, la consommation et la production durable.

En partenariat avec Humundi, Fundaa.Sur travaille auprès de la municipalité de Ravelo, dans le département de Potosi. Le travail de Fundaa.Sur à Ravelo repose sur le développement territorial. Fundaa.Sur y est reconnu pour sa capacité à renforcer des alliances entre les communautés paysannes, les autorités locales et municipales. Il s’agit de rassembler les acteurs socio-économiques d’une région donnée.

Pouvez-vous expliquer ce que le travail avec la municipalité de Ravelo permet comme appuis concrets à l’agriculture locale ?

Juan Carlos Baptista : L’appui concerne entre autres les productions écologiques de légumes en serre, de maïs blanc « waltaco » (très consommé en Bolivie) et de 52 variétés de pommes de terre natives. Chaque année, l’ensemble des acteurs concernés décident de construire un certain nombre d’infrastructures. Le gouvernement municipal finance le système d’irrigation, les productrices et producteurs apportent les matériaux locaux et construisent les serres. Des délais de deux à trois mois sont fixés.

Ravelo est situé à 3 300 m d’altitude et dépend de cultures annuelles : pomme de terre, blé et avoine. Les serres permettent d’assurer une production constante de légumes malgré les risques de gelées et de grêle. Elles créent aussi de nouveaux revenus et améliorent la nutrition des familles, auparavant très limitée en légumes.

Un problème majeur menace notre système alimentaire : le recours croissant à l’agriculture industrielle, due à la disparition du bétail et donc de la matière organique. Cela a entraîné une dépendance aux engrais chimiques.

Pour restaurer l’équilibre entre animal et végétal, Fundaa.Sur encourage l’introduction d’animaux, comme les chèvres. Leur fumier, de haute qualité, améliore la fertilité du sol. Le lait permet la production de fromage de chèvre, qui peut être associé au maïs pour augmenter la valeur ajoutée.

En quoi consiste le développement territorial ?

J.C.B : Les gouvernements municipaux apportent une contrepartie économique et technique à nos programmes. Ils mobilisent leurs techniciens dans les projets. Les productrices et les producteurs n’apportent pas seulement leur force de travail ou leur engagement, mais aussi leurs propres ressources économiques. Cela génère une vision de coresponsabilité et une coordination permanente entre tous les acteurs.

Dans plusieurs municipalités boliviennes, cette dynamique s’est traduite par le développement de la production écologique, la création de marchés locaux ou la formation de coopératives.

Lorsqu’on souhaite appuyer le développement d’un territoire, un accord-cadre est négocié qui engage les parties prenantes sur plusieurs aspects essentiels. Il faut garantir la participation de toutes et tous dans la formulation de la proposition. Les acteurs productifs, sociaux et politiques doivent être impliqués. Ce n’est pas seulement la partie technique des gouvernements municipaux qui est concernée, mais aussi leurs autorités politiques : maires, conseillers, etc. Ils doivent comprendre clairement ce qui va être réalisé. Parce qu’ils devront ensuite traduire cette expérience en politiques publiques et en normes municipales.

Dans votre programme, on lit que vous apportez une attention particulière à l’inclusion des femmes et des jeunes. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ?

J.C.B : Concernant les femmes, il s’agit de renforcer leur autonomisation économique via des initiatives productives. Il s’agit également de renforcer leur prise de parole et leur accès au leadership. Nous sensibilisons aussi les hommes à la répartition des tâches domestiques.

Concernant les jeunes, la présence dans notre région de l’Instituto Politécnico Tomás Katari est essentielle. Nous cherchons à intégrer l’agroécologie dans les programmes de cette école polytechnique. L’objectif est que les jeunes puissent obtenir un diplôme supplémentaire en production écologique et qu’ils deviennent prestataires. Les meilleurs étudiant·e·s reçoivent un appui pour installer leur propre serre, leur permettant de mettre en pratique leurs connaissances et de générer des revenus sans quitter la région.

La Bolivie a été gouvernée pendant presque 20 ans par le MAS (Mouvement vers le socialisme). Lors des dernières élections en 2025, le Parti démocrate-chrétien (PDC) l’a emporté. Est-ce que vos programmes vont pouvoir continuer dans ce nouveau contexte ?

J.C.B : Les récentes élections ont vu l’émergence de candidats de centre droit. Au deuxième tour, la population la plus pauvre, traditionnellement à gauche, a soutenu le centre droit, mais avec un mandat clair : ne pas revenir en arrière sur les conquêtes sociales.

Aujourd’hui, les affaires municipales et départementales se déroulent dans un paysage politique plus diversifié. Autrefois, dans les zones rurales, il était impossible d’avancer sans être en bons termes avec le MAS. Le travail de Fundaa.Sur est solidement ancré dans des politiques publiques, des normes municipales et des accords institutionnels, ce qui rend difficile un retour en arrière.

Vous êtes optimiste ?

J.C.B : Pour éviter qu’un nouveau gouvernement municipal rompe un accord, Fundaa.Sur exige que les conventions soient approuvées non seulement par le maire mais aussi par le conseil municipal. Ceux-ci deviennent alors obligatoires pour les futurs gouvernements municipaux.

La Bolivie a connu une forte instabilité sociale ces dernières années (grèves, barrages) due à l’augmentation des prix des principaux produits du panier familial (viande bovine, poulet, riz, huile), la pénurie de carburants (diesel, essence) et une dévaluation de la monnaie bolivienne. Comment cela a-t-il affecté votre travail ?

J.C.B : La résilience locale et l’organisation communautaire permettent de continuer à avancer malgré les obstacles. Ces dernières années, l’inflation a été catastrophique, le prix des semences a triplé, le taux de change avec le dollar américain a triplé avant de se tasser récemment. Le souci est que si le dollar a baissé, les autres prix n’ont pas suivi à la baisse.

La contrebande avec les pays voisins est un sérieux problème. La production quitte le pays et les prix augmentent sur le marché intérieur parce qu’il n’y a pas assez d’offre et de demande.

La crise des combustibles a provoqué le chaos, principalement dans le domaine agro-industriel, parce qu’il n’y avait pas assez de fuel pour faire tourner les machines… Cela démontre à mon avis la nécessité de penser un autre modèle de transformation agricole, moins dépendant de l’économie extractiviste.  On verra avec le nouveau gouvernement national, mais ces questions doivent être réglées pour arriver à une stabilité du pays pour que nous puissions fonctionner.

Propos recueillis pour Humundi par Pierre Coopman