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En Belgique, 75,3 % des dépenses alimentaires passent par les grandes et moyennes surfaces. Ce chiffre dit beaucoup : la grande distribution n’est pas un acteur parmi d’autres dans notre système alimentaire, elle en est le pivot. Et pourtant, ce modèle — construit sur l’abondance à bas prix et la centralisation logistique — montre aujourd’hui des signes sérieux d’essoufflement. Changer le système alimentaire et la grande distribution est devenu une nécessité : ses coûts sociaux et environnementaux, longtemps invisibles, deviennent de plus en plus difficiles à ignorer, tout comme ses effets sur la sécurité alimentaire des populations les plus vulnérables.
C’est ce terrain, à la fois technique, politique et très concret, que le neuvième numéro de Phosphore choisit d’explorer : Changer le système alimentaire : avec ou sans la grande distribution

Avant l’hypermarché, il y avait les coopératives alimentaires, les épiceries de quartier, les commerces de proximité — autant d’alternatives au supermarché en Belgique qui structuraient autrement les circuits alimentaires. Ce maillage dense s’est effacé progressivement — pas par fatalité, mais sous l’effet conjugué de choix politiques, d’innovations organisationnelles et d’une transformation profonde des modes de vie. En Belgique, entre 1947 et 2015, le nombre de commerces par habitant a chuté d’environ 61 %.
Aujourd’hui, les cinq premiers acteurs de la grande distribution belge représentent 83,5 % des parts de marché. Cette domination s’exerce à plusieurs niveaux : contrôle de l’accès au marché pour les productrices et producteurs engagés dans une agriculture agroécologique, capacité à définir ce que signifie « bien manger », influence déterminante sur les politiques publiques. Mais le système se fissure. Faillites, hypermarchés désertés, clientèle fragmentée entre hard-discount et circuits alimentaires alternatifs : les signaux d’une crise multidimensionnelle se multiplient.

Le modèle repose en outre sur un triple transfert de coûts : vers les travailleuses et travailleurs, vers la santé publique, et vers l’environnement. Les produits biologiques, par exemple, sont soumis à des sur-marges qui compensent les sous-marges appliquées à des produits d’appel — ce qui majore artificiellement leur prix, freine la transition alimentaire durable et renforce la perception d’un « bio trop cher ». Un cercle vicieux qui pèse directement sur la sécurité alimentaire et l’accès à une alimentation durable en Belgique.
Face à ces impasses, deux grandes perspectives s’affrontent. Nous les modélisons avec soin, sans chercher à trancher artificiellement.

La première, dite « auto-réforme », parie sur la capacité de la grande distribution à se transformer de l’intérieur. Elle mobilise ses ressources logistiques et numériques pour orienter les consommatrices et consommateurs vers des circuits alimentaires alternatifs et des choix plus durables, intègre des critères d’agriculture agroécologique dans ses relations avec les fournisseurs, et cherche à aligner performance économique et éco-efficience. Dans cette vision, l’État joue un rôle de facilitateur, la société civile un rôle de vigie. Les initiatives de transition alimentaire durable servent de laboratoires dont les grandes enseignes peuvent s’inspirer pour adapter leur offre.
La seconde, dite « rupture », part d’un constat différent : les intérêts de la grande distribution sont structurellement incompatibles avec une alimentation durable en Belgique et une sécurité alimentaire réelle pour toutes et tous. Les labels, les politiques volontaires et les rayons bio seraient des instruments de re-légitimation, pas de transformation réelle. Ce qu’il faut, c’est construire un contre-système — coopératives alimentaires en Belgique, circuits alimentaires alternatifs, logistiques territoriales — soutenu par un État interventionniste capable d’imposer des règles contraignantes et de redistribuer le pouvoir dans les chaines d’approvisionnement.
Deux logiques cohérentes, deux visions de ce qui fait changer le système alimentaire face à la grande distribution. Mais chacune a ses angles morts, et c’est précisément là que le numéro devient le plus utile.
L’auto-réforme risque de laisser hors champ les dimensions sociales et démocratiques de la transition alimentaire durable, en faisant reposer le changement sur les seuls choix d’achat individuels. La rupture, elle, semble surestimer la robustesse des circuits alimentaires alternatifs et la capacité de l’État à imposer une transformation radicale à court terme. Les deux approches butent sur des obstacles réels.
C’est pourquoi, nous explorons une troisième voie : celle de la reconfiguration par coexistence et hybridation. À court et moyen terme, la majorité de la population continuera à faire ses courses en grande surface. Les alternatives au supermarché en Belgique empruntent elles-mêmes nombre d’outils au système dominant. Plutôt que d’opposer radicalement les modèles, la question devient : comment, où, et à quelles conditions travailler avec la grande distribution pour avancer vers une alimentation durable en Belgique ?
Le numéro examine concrètement ce que cette stratégie peut produire. Les coopératives alimentaires en Belgique comme Farm For Good, qui regroupent près d’une centaine de fermes en Wallonie et développent des filières céréalières en agriculture agroécologique, permettent de peser collectivement dans les négociations avec les distributeurs. Les supermarchés participatifs, sur le modèle de la BEES Coop à Bruxelles, constituent une alternative au supermarché classique en Belgique, réinventant le format de la grande surface sur des bases démocratiques et non lucratives. Les enseignes bio-locales comme Färm ou D’Ici s’inscrivent également dans ces circuits alimentaires alternatifs, concurrençant la grande distribution sur son propre terrain tout en imposant d’autres exigences aux fournisseurs et en soutenant une agriculture agroécologique locale.
À l’échelle macro-institutionnelle, deux propositions convergentes retiennent l’attention.
La grande distribution peut-elle vraiment changer le système alimentaire de l’intérieur ? Ou se contente-t-elle de verdir son image en récupérant les codes des circuits alimentaires alternatifs ? Et si oui, qui protège la transition alimentaire durable contre ces dérives ?
Autant de questions auxquelles ce numéro de Phosphore apporte des réponses concrètes et documentées. Téléchargez-le gratuitement.
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La Collection Phosphore est une série d’études lancée par le collectif Humundi, Iles de Paix, Autre Terre sur les enjeux des systèmes alimentaires. Elle se caractérise par l’analyse d’enjeux contestés qui animent les arènes de décision des systèmes alimentaires. Elle cherche à comprendre les grilles de lecture qui sous-tendent les discours politiques, les arguments en compétition et leur validité scientifique. Chaque numéro se veut un état des lieux d’un débat, et vise à armer les lecteurs dans la controverse.