Agir avec nous

image
Nos articles > Le panafricanisme à l’heure néolibérale

2 juin 2026

Le panafricanisme à l’heure néolibérale

icone

Alors que le multilatéralisme part à vau-l’eau, les alliances et les blocs régionaux semblent compter plus que jamais dans l’ordre géopolitique. L’Union africaine s’accroche à la mise en œuvre complète de la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Présentée sous des atours flatteurs, la ZLECAf reste pourtant un projet d’ouverture commerciale classique, bien loin des idéaux émancipateurs dont elle se pare.

La ZLE… quoi ?

L’Afrique est le continent confronté à la plus grave insécurité alimentaire, avec des conséquences humaines désastreuses et un niveau élevé de pauvreté structurelle. Le continent accumule toujours les superlatifs en matière d’indicateurs économiques ou humains. Dans le but d’atténuer ces inégalités et de propulser le continent au rang des nations « qui comptent », les États membres africains ont eu tendance, sous la pression des agences internationales, à libéraliser leur économie afin d’apporter prospérité et bien-être.

En 2018, l’Union africaine (UA) a lancé l’accord sur la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui sera signé, début 2025, par 47 des 55 États membres (EM). La ZLECAf vise à établir un marché unifié des biens et des services en Afrique, à renforcer l’intégration économique, à fluidifier les déplacements transfrontaliers et à renforcer la coopération économique. La ZLECAf répond à la vision d’un continent prospère définie par l’« Agenda 2063 ».

Un projet panafricaniste

La 14e ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui s’est tenue à Yaoundé au Cameroun en mars 2026 a été l’occasion de constater que la ZLECAf était vue par bon nombre d’acteur·ices de la société civile africaine sinon comme une aubaine, du moins comme un projet africano-africain qu’il faudrait voir aboutir. Alors, oui, certes, le projet est imparfait et il mérite quelques aménagements à la marge, mais la ZLECAf c’est avant tout le développement du continent, la création de chaine de valeur régionale, le recul de la pauvreté, la bonne gouvernance… De quoi convaincre la société civile et le monde entrepreneurial.

En soi, difficile de ne pas abonder avec ces principes, notamment devant les besoins urgents auxquels fait face le continent et devant la persistance, depuis l’ère coloniale, d’un positionnement de l’Afrique comme fournisseur de matière première à faible valeur ajoutée pour le marché international. Pour autant, il n’est pas anodin que ces éléments de langage se retrouvent aussi bien dans les prises de position de la société civile[1] que dans celles du Parlement européen[2].

Derrière la ZLECAf, on est en effet bien loin du panafricanisme à la Williams E. B. Du Bois ou Aimé Césaire : si au cœur du panafricanisme réside l’idée de solidarité des pays du continent afin de permettre le déploiement de son potentiel, ici l’imaginaire de solidarité et d’unité du continent le cède à une logique néolibérale pur jus : libre-échange, ouvertures de marché de biens et des services et compétition inter-étatique. Pourtant, le vernis panafricaniste demeure, permettant d’obtenir l’assentiment de la société civile.

Libéralisation à marche forcée

Le programme de libéralisation prévu par la ZLECAF est massif. Il prévoit[3] :

  • La suppression des droits de douane de 90% des marchandises produites sur le continent ainsi que des obstacles non tarifaires étalé sur 5 à 10 ans. Les 10% restants seront en partie protégés par des protocoles spéciaux (7 % des produits), étalé sur 10-13 ans, et certains produits ciblés sont d’ores et déjà exclus de l’accord (3%) ;
  • La libéralisation des services avec cinq axes prioritaires : services financiers, transport, communication, tourisme et services professionnels

C’est peu dire que la secousse risque d’être sévère pour de nombreuses économies du continent ! C’est bien d’ailleurs pour cette raison que la mise en œuvre concrète tarde à voir le jour, bien que l’accord soit entré officiellement en vigueur en 2019.

La liste des réticences à surmonter est longue. Pour ne citer que les principales :

La faiblesse des moyens logistiques et de transport : pour nombre de pays africains, il est souvent plus facile de s’approvisionner sur les marchés asiatiques que chez ses propres voisins. En cause : la vétusté des axes routiers et la prévalence du transport routier (77% du transport de fret à l’échelle du continent[4]) ou encore les procédures douanières. En Ouganda, le coût total du transport pour les produits agricoles est estimé entre 60 et 70 %[5]. Ces coûts de transport élevés ne sont pas l’apanage de l’Ouganda et représentent un frein conséquent à l’envolée économique du continent.

De lourdes pertes financières : la suppression des barrières douanières va entrainer des chutes substantielles dans les recettes publiques. Un élément à prendre en compte dans des économies déjà grevées par des problèmes chroniques d’endettement ;

Les risques de dumping : l’ouverture des marchés à des économies plus industrialisées, plus financées, plus riches (Afrique du Sud, Égypte, Nigéria, pour les principaux) va provoquer, pour les économies les plus fragiles, des pertes d’emploi et la ruine de l’agriculture et de l’industrie locales. Entre 2022 et 2024, l’Afrique du Sud à elle seule représente 19% des échanges intra-africains, le Nigéria plus de 8%[6]. L’Afrique australe c’est plus de 41% du commerce intra-africain, l’Afrique de l’Ouest, 25%, etc. Pour les paysan·ne·s de petite surface, l’artisanat ou les petits entrepreneurs, cette libéralisation incarne un horizon économique plutôt morose.

La multiplication des accords de libre-échange : un dernier obstacle à la ZLECAf est son architecture même : union douanière n’est pas marché commun, c’est-à-dire une zone appliquant un tarif extérieur commun (comme l’est l’UE). En l’espèce, de nombreux pays ont des accords de libre-échange (ALE) avec d’autres régions du monde, ce qui va renforcer la concurrence inter-étatique, aux antipodes des objectifs de la ZLECAf. Pour le cas de l’UE, le Kenya a signé un ALE qui est entré en vigueur en juillet 2024, mais il y a aussi les accords de partenariat économique (APE) dont le Ghana et la Côte d’ivoire sont aujourd’hui ceux « bénéficiant » d’accords provisoires. Ces ALE ou APE représentent des portes d’entrée vers le continent et sapent donc toute la pertinence d’abattre les barrières douanières intra-africaines. Si un importateur de l’UE ne peut pas entrer en Tanzanie, il le fera par le Kenya, où il bénéficie d’un tarif plus avantageux pour ensuite bénéficier de l’entrée en Tanzanie via l’union douanière… Pour avoir connu des vagues de délocalisation agricole et industrielle lors de l’élargissement de l’UE, on finit par connaître la chanson à force.

Un peu, beaucoup… passionnément ?

Un dernier caillou dans la botte aux prétentions panafricanistes de la ZLECAf, ce sont ses sources de financement.

L’UE est ainsi en première ligne des financeurs, aux côtés d’autres pays (États-Unis, Chine) et des institutions internationales. Mais qu’est-ce qui pousse ces opérateurs à financer un tel projet ? Pourquoi un projet panafricain attirerait-il autant des capitaux internationaux ?

Entre 2014 et 2020, l’UE a débloqué une enveloppe de 74 millions d’euros pour des projets liés à la ZLECAf[7]. Plus récemment, en 2024, l’UE s’est engagée – au travers de son initiative Team Europe qui soutient plus de 70 projets en Afrique pour soutenir l’intégration économique du continent africain, dont le Global Gateway – à débourser plus de 1,1 million d’euros supplémentaires pour l’implémentation de la ZLECAf [8].

Ces montagnes d’investissement visent à intégrer l’Afrique au concert des nations du commerce international et surtout à pouvoir accroitre le potentiel du continent (normes douanières, intégration numérique, politique commerciale ou investissement). Tout comme le Global Gateway, l’UE pense aussi extractivisme et approvisionnement en matière première pour ses industries et son développement industriel. En clair, si l’UE investit tant en Afrique, c’est afin d’y trouver un intérêt pour se positionner comme partenaire commercial privilégié d’un continent dont le potentiel ravi beaucoup d’intérêts et afin de réduire les droits de douane pour ses exportations dans un continent qui deviendra à terme le plus peuplé du monde.

Quel avenir pour le continent ?

Si dans les cénacles néolibéraux on fait preuve d’un certain optimisme vis-à-vis de la ZLECAf, force est de constater qu’après cinq ans d’entrée en vigueur, son implémentation est à la traine. Certains dirigeants africains restent circonspects à l’égard de la ZLECAf : sur les 54 pays signataires, seule une poignée (une dizaine) ont mis en place des coordinations nationales pleinement opérationnelles ou des procédures douanières alignées avec l’accord de la ZLECAf.

La ZLECAf incarne les contradictions du continent, entre émancipation panafricaine et dynamique d’intégration néolibérale au régime commercial mondialisé. Si un projet panafricain est amené à voir le jour, celui-ci doit partir du besoin des populations et des communautés, intégrer des protections contre le dumping, la mise en place d’incitatifs à la production locale, de réels appuis au développement de la valeur ajoutée, et enfin, la participation des parties prenantes – agriculteur·ice·s de petite surface, coopératives, artisans, etc. – aux mécanismes de concertation. Ce n’est qu’avec de telles mesures que la ZLECAf pourra répondre à la création d’une prospérité africaine partagée et aux enjeux du xxie siècle du continent.

Rédaction : Jonas Jaccard


[1] Jane Nalunga. « What Should Africa’s Trade Strategy Be as Deadlock Persists at the World Trade Organization? », AfricaBrief, 9 avril 2026.

[2] « Future of EU-Africa trade relations », résolution du Parlement européen du 23 juin 2022.

[3] Africa Kiiza, « Assessing five years of the African Continental Free Trade Area (AfCFTA): Proposals and Potential Amendments », South Centre, 2025.

[4] « The African Continental Free Trade Area and Demand for Transport Infrastructure and Services », Commission économique pour l’Afrique (CEA), 2022.

[5] « SGR-Project Justification », Standard Gauge Railway (SGR) Uganda.

[6] « African Trade Report 2025. African Trade in a Changing Global Financial Architecture », Afreximbank, 2025, pp. 64-65.

[7] « ZLECAf : Rêve panafricain sous influence ? », Bilaterals.org, 17 septembre 2025.

[8] « EU Pledges $1.2 billion to support AfCFTA », Ecofin, 17 octobre 2024.