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8 juin 2026

Revaloriser la fonction nourricière des paysan.ne.s dans le bassin du Congo

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Pour sortir de l’ornière déprimante de l’insécurité alimentaire et nutritionnelle dans laquelle il est aujourd’hui ancré, le bassin du Congo dispose de nombreux atouts. L’un des plus déterminants est sans doute la force de celles et ceux qui le cultivent. Mais encore faut il qu’ils et elles bénéficient d’un cadre propice à leurs activités agricoles en étant pleinement reconnus, promus, protégés et accompagnés au quotidien.

La nature du bassin du Congo (République Démocratique du Congo, République du Congo, Cameroun, République centrafricaine, Gabon et Guinée Equatoriale) offre tout ce qu’il faut pour développer une agriculture productive : des terres fertiles, des ressources hydriques, un climat très favorable à l’agriculture, une forte biodiversité, une abondante main d’oeuvre paysanne. Les paysan ·ne·s, nombreux et braves, produisent au quotidien. Pourtant, la population se nourrit davantage d’aliments importés que de ceux cultivés localement. Et plus curieux encore : les six pays du bassin figurent régulièrement en tête des statistiques que la FAO, le FIDA, l’OMS, le PAM et l’UNICEF publient chaque année sur l’état de l’insécurité alimentaire et de la malnutrition dans le monde.

Ces deux paradoxes peuvent s’expliquer, du moins partiellement, en prenant l’exemple d’un petit éleveur du territoire de Nyiragongo, au nord de Goma (République Démocratique du Congo). Notre petit éleveur dispose d’un cheptel de 300 poulets de chair. Ne bénéficiant d’aucune subvention ni d’aucun accompagnement technique ou financier public, il conduit son poulailler avec les moyens du bord. Au bout de 55 jours d’un travail harassant, ses poulets atteignent enfin une moyenne de 2 kg. Coût de production : 5 USD l’unité. Il brave alors une route en piteux état pour vendre ses poulets au marché de Birere, dans la ville de Goma. Mais il s’y retrouve face à des grossistes de poulets de chair importés des pays voisins ou plus lointains. Et tenez vous bien : les grossistes vendent leurs poulets de 2 kg à 4 USD l’unité seulement.

Notre petit éleveur est stupéfait. Il ne comprend pas par quelle magie ses concurrents peuvent vendre ces poulets à un prix si bas. Il ne pourra le comprendre tant qu’il ignore que le fournisseur de ses concurrents dispose, à des milliers de kilomètres de Goma, d’une ferme modernisée ; qu’il bénéficie de fortes subventions de son État et qu’il accède très facilement aux moyens de production (des souches génétiques améliorées de poulets, des provendes, des facilités en matière de transport et d’exportation, etc.). Or, sur le marché de Birere, les habitants, dont le pouvoir d’achat est très faible, doivent choisir entre le poulet de notre petit producteur local et celui de ses concurrents industriels. Leur choix est facile à imaginer.

Vue à travers le prisme du petit éleveur de Nyiragongo, la fresque d’un bassin du Congo richissime mais ployant sous une permanente insécurité alimentaire et nutritionnelle se dévoile en partie. En fait, les défis de notre petit éleveur sont d’une brutalité bouleversante : il ne perçoit pas la moindre subvention, n’accède aux moyens de production qu’à la sueur de son front et se fait écraser sur son propre marché local, qu’il découvre, impuissant, comme « un marché prédateur ».

Décrire ainsi ces défis présente un avantage : nous montrer clairement sur quels leviers il convient de s’appuyer pour changer la donne. Ces leviers vont du soutien financier des efforts des agriculteur·trices à la promotion de leur travail, en passant par le développement des filières locales (la production, la transformation et commercialisation des produits). Une politique à la fois douce et encourageante envers les petits producteurs locaux et exigeante envers les importations et les grands producteurs créerait sans doute un rapport des forces plus équilibré. Les importateurs et les grands producteurs gagneraient alors à collaborer avec les petits producteurs locaux plutôt qu’à les écraser. C’est ce qui s’est passé au Nigeria durant la dernière décennie, où les restrictions d’importation de riz, combinées à des programmes publics de soutien à la filière, ont contribué à une hausse de la production nationale de riz et à un meilleur accès au marché pour de nombreux petits producteurs.

On ne peut donc revaloriser la fonction nourricière des paysan·ne·s dans le bassin du Congo sans transformer ce marché prédateur en un marché partenarial. Cela implique de laisser aux paysan·ne·s la latitude de décider de leurs modes de production et de leurs circuits de commercialisation. Mais cela nécessite aussi de leur garantir les conditions nécessaires pour vivre décemment de leur travail et de faire en sorte que la production locale ne soit plus sacrifiée sur l’autel de la concurrence déloyale. Il ne s’agit pas là seulement d’une nécessité pour améliorer la sécurité alimentaire et nutritionnelle du bassin du Congo. Il s’agit d’un impératif de dignité, d’autonomie et de durabilité. D’abord, parce que nous parlons d’un bassin du Congo dont la majorité des habitant ·e·s sont paysan·ne·s. Ensuite, parce que le bassin du Congo ne sera jamais mieux (et aussi durablement) nourri que par lui-même.

Rédaction : Arsène Ntamusige (Volontaire)

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Supporterres n°36