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2 mars 2026

La guerre commerciale de Trump : game over ?

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Promise en janvier 2025 dès son investiture, la guerre commerciale lancée par Donald Trump a essuyé un revers cinglant. La Cour suprême, la plus haute juridiction étasunienne, a retoqué les mesures douanières unilatérales dont le président avait fait le fer de lance de sa stratégie commerciale. De là à dire que la guerre commerciale menée par Trump est terminée, il y a pourtant loin.

Depuis son investiture, Donald Trump a lancé une guerre commerciale mondiale en imposant des tarifs douaniers unilatéraux à ses partenaires. Au motif de rééquilibrer une balance commerciale qui serait défavorable, cette guerre avait pourtant l’air d’une revanche destinée à affirmer la politique néo-mercantiliste des États-Unis et à réassoir son hégémonie.

Dans son collimateur, l’Union européenne n’aura pas échappé à la furie du président : en juillet 2025, Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, en vient à conclure un accord avec son partenaire outre-Atlantique. Signe des temps d’une nouvelle diplomatie, c’est sur un parcours de golf appartenant au milliardaire, à Turnberry en Écosse, que se conclut l’accord.

Comme tous les deals conclus par Trump, il est profondément inéquitable : l’UE s’est laissé imposer des droits de douane élevés pour ses exportations vers les États-Unis (15 % maximum ; 50% sur l’acier et l’aluminium), tout en ouvrant son marché à l’ensemble des produits industriels étasuniens (déjà le cas pour 66% d’entre eux). Pire, elle s’est engagée, pour prendre en compte les intérêts des États-Unis, à revenir sur des législations clés de la précédente législature d’Ursula von der Leyen (devoir de vigilance, mécanisme ajustement carbone aux frontières, loi sur la déforestation importée, etc.).

Coup d’arrêt des juges

Le 28 mai 2025, ces droits de douane avaient déjà été jugés inconstitutionnels par le tribunal de commerce des États-Unis. Renvoyé devant la Cour suprême, ils étaient dans l’attente d’un jugement.

Composée de neuf juges et bénéficiant pourtant d’un majorité Républicaine, le président Trump n’en a pas moins été désavoué le 20 février dernier : justifiés par une urgence nationale et sur la base de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA) (1), les tarifs douaniers ont été annulés par les juges de la Cour suprême au motif que cette utilisation de la loi constituait un excès de pouvoir.

L’administration Trump n’a pourtant pas dit son dernier mot : dès l’annonce du jugement, Trump a annoncé la mise en place de nouveaux tarifs, en vertu de la section 122 du Trade Act de 1974 (15 % visant l’ensemble des partenaires commerciaux). Ces tarifs douaniers ne pourront cependant rester en vigueur que pour une durée maximale de 150 jours et ne pourront surtout pas rencontrer la portée permis par l’IEEPA.

Pour l’UE, les eurodéputé·e·s devaient se prononcer en commission commerce international du Parlement européen sur cet accord UE-É-U. Bernard Lange, président de la commission, pourtant fidèle partisan du libre-échange comme en témoigne son engagement en faveur de l’accord UE-Mercosur, s’est récrié : l’analyse de l’accord par les eurodéputé·e·s est mise en suspens (2).

Un accord qui exacerbe les faiblesses de notre modèle agricole

Dans le secteur agricole, l’UE bénéficie d’un net excédent commercial vis-à-vis de son partenaire étasunien. En 2024, les exportations de l’UE outre-Atlantique s’élevaient à 42 milliards de dollars alors que celles des États-Unis chiffraient à seulement 14,8 milliards (3). Ce déséquilibre est le résultat de la valeur des biens échangés entre les deux blocs : alors que l’UE exporte majoritairement des biens à haute valeur ajoutée (vin, fromage, huile d’olive, spiritueux, etc.), les exportations étasuniennes se composent essentiellement de produits de base et de produits intermédiaires (soja, amandes, pistaches, viande de porc) ainsi que de matières premières (produits forestiers, éthanol) (4).

Si cette structuration des échanges semble conférer un avantage à l’UE, les États-Unis restent un marché irremplaçable pour les producteur·ice·s européen·ne·s étant donné sa taille et sa capacité à s’approvisionner en produits haut de gamme. Au jeu des pressions commerciales, les États-Unis ont donc moins à perdre que l’UE en matière agricole.

Les secteurs potentiellement les plus impactés sont ceux susceptibles d’être remplacés par des produits locaux étasuniens (pâtes, vins moyen de gamme, produits laitiers comme le beurre). À l’inverse, des produits où l’UE domine le marché (vins haut de gamme, huile d’olive) sont susceptibles de conserver leur part de marché.

Côté impact des importations étasuniennes, le secteur de l’élevage serait le premier à pâtir de l’accord : du fait de normes de production étasuniennes plus laxistes, les produits laitiers connaissent ainsi un coût de production de 21 % supérieur dans l’UE par rapport aux États-Unis (5). Ces importations pourraient ainsi faire pression à la baisse sur les prix, dans un secteur où les revenus des éleveur·euse·s sont déjà à des niveaux critiques. L’accord prévoit aussi un accès préférentiel aux semences étasuniennes ainsi que le réexamen des barrières non-tarifaires.

La baisse des droits de douane entre les deux blocs pourrait donc provoquer un afflux substantiel de produits agricoles étasuniens à bas prix. Sans l’existence de mesures miroirs idoines, l’importation de nombreux produits agricoles étasuniens contenant des substances interdites dans l’UE pourraient ainsi voir le jour sur les étals du marché commun. Leur importation constitue un risque pour la santé publique sous-estimé par les autorités sanitaires.

Quel avenir pour les relations commerciales transatlantiques et le modèle européen ?

Si l’UE semble pour l’instant éviter le pire, sa position manque clairement de courage et de perspective à long terme. En se soumettant aux desiderata étasuniens, l’UE met en péril les principales législations qui ont fait la force de son modèle social. Plus précisément, en acceptant de rogner sur ses mesures de protections sanitaires et sociales, l’UE enfonce encore le clou pour un monde agricole éreinté par plusieurs mois de manifestations pour obtenir des revenus décents, mais qui s’est également mobilisé massivement contre l’accord UE-Mercosur. La décision de la Cour suprême pourrait bien faire office de signal d’alarme pour refuser d’accepter un accord qui représente un coup de poignard supplémentaire pour les agriculteur·ice·s européen·ne·s.

Pour l’UE, faire face à un manque d’indépendance entre les deux puissances dominantes (Chine et États-Unis) ne doit pas rimer avec fuite en avant vers un modèle mercantiliste avec la signature d’accords de libre-échange à tout va. Cette remise en cause doit plutôt rimer avec le développement de partenariats justes et durables, à même de répondre aux instabilités géopolitiques et aux dérèglements climatiques en cours.

Rédaction : Jonas Jaccard

[1] « As the Cases Against Broad Trump Tariff Authority Head to the Supreme Court, What’s at Stake and at Issue », Rethink Trade, octobre 2025.

[2] Parlement européen, « EU–US trade legislation: legislative work on hold following US Supreme Court ruling », communiqué de presse du 23 février 2026.

[3] « Impact of US Tariffs on EU Agriculture: Sectoral Impacts and Strategic Responses », article de blog, Tridge, 22 août 2025. 

[4] « Analyse de l’accord entre l’UE et les États-Unis », European Coordination Via Campesina (ECVC), 1er septembre 2025.

[5] Moyenne du prix du lait standard en décembre 2025 (en euros pour 100 kg) pour 16 laiteries dans 9 pays de l’UE. Cf. : « Milk Price Comparison », ZuivelNL.