Agir avec nous

image
Nos articles > la souveraineté technologique des paysan∙ne∙s

28 novembre 2023

la souveraineté technologique des paysan∙ne∙s

icone

La « connectivité écologique » est une expression en vogue ce mois-ci à la Conférence de Dubaï sur les changements climatiques (COP 28, décembre 2023). Dans cette optique, les paysanneries du monde entier doivent également répondre à l’injonction et être « connectées ». Mais les paysanneries auront-elles le contrôle des outils qu’elles doivent utiliser ? Et les technologies digitales amélioreront-elles le climat et l’environnement ?

Le soutien au déploiement de la robotique, du numérique et des biotechnologies agricoles répond-il à la demande directe des paysanneries ou est-il avant tout défendu dans la perspective de lancer des champions industriels  ? La réponse à cette question a souvent été sans détours chez plusieurs représentants du monde agricole : « Les agriculteurs n’ont pas à être le débouché d’une industrie émergente» (…) Pas d’agroécologie sans souveraineté technologique des paysans » lisait-on il y a quelques années déjà dans un article publié par le Pôle InPACT, qui rassemble des organisations françaises de soutien au développement durable :

La question n’est pas tant de savoir s’il faut ou non continuer à déployer le numérique, la robotique et les biotechnologies pour l’agriculture, mais d’évaluer à la fois leur pertinence pour le développement d’une agroécologie paysanne (…), leur cohérence avec les agriculteurs sur le terrain, et l’ensemble des intérêts en présence.

Technologies et main-d’œuvre, deux réalités inconciliables ?

À l’échelle de l’Europe, un nouveau rapport intitulé Contrôle à Distance et Intelligence Paysanne – Automatisation des Décisions, Suppression des Savoirs et Transformation des Modes de Connaissance, publié par FIAN International, Les Amis de la Terre Europe et le Centre pour l’Agroécologie, l’Eau et la Résilience de l’Université de Coventry, examine les implications des technologies numériques dans l’agriculture européenne.

Mais ces implications doivent également être analysées au niveau mondial : si la mécanisation joue et a joué un rôle majeur dans l’amélioration des conditions de travail des paysans (réduction des tâches très pénibles physiquement, productivité individuelle) et que l’arrivée de nouvelles technologies de pointe calibrées à l’agriculture ouvre des perspectives qui ne peuvent être niées, une autre facette du « progrès » technique existe : déshumanisation du travail, perte d’autonomie des paysans, standardisation de la production, surendettement, etc.

Ainsi, le mouvement de digitalisation de l’agriculture, signalé dès les années 80, se construit dans le renforcement d’une trajectoire d’industrialisation de l’agriculture :

Il y aurait une forme de coévolution entre la diffusion des technologies numériques et la concentration de la production dans des unités de production toujours plus grandes, orientées vers la recherche d’efficience et les gains de productivité, au détriment d’autres formes d’agricultures ou de populations de travailleurs agricoles, déplore l’ Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) dans son livre blanc sur l’agriculture et le numérique.

Les risques d’exclusion associés à l’agriculture numérique sont multiples. Ils renvoient à différents débats sur la diversité et la coexistence des modèles de production agricole :

  • Le premier risque est relatif aux exploitations agricoles de petite dimension économique, peu formatées à l’avènement de la technologie agricole.
  • Le deuxième risque est celui de renforcer une précarisation du travail agricole, dans un contexte de croissance de la part du salariat dans l’emploi agricole et de recherche de réduction des coûts du travail pour accroître la productivité des exploitations.
  • Le troisième risque est relatif aux difficultés d’accès aux technologies numériques, et/ou aux compétences nécessaires à leur utilisation.

D’autre part, des recherches en sociologie rurale ont examiné les implications que pourrait avoir la digitalisation sur l’autonomie décisionnelle des agriculteurs et le sens qu’ils donnent à leur métier. Elle peut avoir des répercussions importantes sur le tissu culturel des zones rurales et des agriculteurs, car elle affecte ce que signifie être un agriculteur.

Des paysans travailleurs de données ?

Des questions ont également été soulevées concernant l’effet de la numérisation sur l’autonomie des agriculteurs, y compris la crainte que les agriculteurs ne deviennent des travailleurs de données.

Une autre interrogation réside dans les rapports de force que la digitalisation pourrait créer entre l’agriculture et ses secteurs d’amont et d’aval, et notamment par son amont (machinisme, industrie chimique, semences), qui s’incarne dans des équipements spécifiques, standardisant les modes de décision et induisant des asymétries de connaissances.

Ainsi, si les technologies ont eu le pouvoir d’alléger le dur labeur paysan, elles participent paradoxalement à la précarisation, voire à la disparition de ces hommes et femmes de métier en encourageant indirectement l’endettement et la surcapitalisation des fermes, la perte de sens et de lien avec la nature, la difficulté de transmission et l’exclusion de certaines exploitations ou exploitants ayant fait le choix d’une agriculture à plus petite échelle.

Le coût caché des nouvelles technologies agricoles ?

Au-delà de ses impacts sociaux, peut-on réellement considérer que le déploiement de la technologie agricole permettra un mieux-être climatique et environnemental ? Si les industriels aiment vanter les mérites de leurs technologies, le secteur agricole – comme les autres – est confronté à l’épuisement des ressources naturelles (pétrole, minerais, eau). Pourtant, la production et le fonctionnement des appareils a un coût qui ne semble pas toujours évalué au vu des limites planétaires aujourd’hui identifiées.

Parallèlement, les agriculteurs sont appelés à se détourner de leur mission première, nourrir l’humanité, pour répondre au besoin croissant d’énergie renouvelable face à l’épuisement des énergies fossiles. On voit alors se dessiner de nouveaux paysages dans les campagnes, faits de méthaniseurs, de champs de panneaux photovoltaïques ou de cultures destinés à la fabrication de biocarburants.

La technologie agricole semble devenir le meilleur argument d’une croissance verte capable de maintenir les niveaux de vie occidentaux sans mettre à mal l’environnement. Cet argumentaire, certes séduisant, a pourtant été à maintes reprises contesté par les experts climatiques, le GIEC notamment, qui dénonce un greenwashing sans précédent de la part des secteurs privé et public.

Agroécologie et technologie : une alliance impossible ?

A l’échelle du monde, une petite dizaine d’entreprises définit les modalités de notre système agroalimentaire et, ensemble, elles imposent leur modèle, leurs semences, leurs machines, leur pharmaceutique animale et leurs intrants nécessaires aux cultures, au détriment des droits des paysan.ne.s, du bien-être animal et de l’environnement. La technologie a conquis le monde agricole, pour le meilleur et pour le pire.

Dévoyée par une frange du secteur agricole opposée à ce quasi-monopole et à une vision productiviste de l’agriculture, cette même industrie réinvente aujourd’hui son discours et se positionne comme acteur de premier rang dans la lutte contre le changement climatique, sous l’acclamation du monde politique national et international.

Réduction de l’usage des produits phytosanitaires, robotique, agrivoltaïsme, cultures en association et décarbonation, agrocarburants, méthanisation, etc. Les promesses sont nombreuses reprennent en chœur les éléments de langage d’un monde agricole durable et résilient. La technologie viendrait-elle sauver le monde agricole des écueils dans lesquels elle l’a fait autrefois tomber ?

Pour Hélène Tordjman, économiste et auteure du livre La croissance verte contre la nature, rien n’est moins sûr. La croissance verte repose sur un nouveau paradigme technologique qu’on appelle la « convergence NBIC » (nanotechnologies, biotechnologies, sciences de l’information et sciences de la cognition), sous-tendu par l’idée typiquement transhumaniste que la technique permettrait d’améliorer l’homme et ses performances ou, dans le cas agricole, la nature, ses capacités de production et le paysan.

Ainsi, tous ces plans misent sur les hautes technologies, qui sont censées nous sauver sans nous demander de remettre en cause nos modes de consommation et de production. Mais, comme l’ont montré des penseurs technocratiques tels Jacques Ellul, Ivan Illich et quelques autres, ces choix techniques ne sont pas neutres. Ils façonnent nos environnements, nos modes de vie, nos relations à la nature.

Rédaction : Lou Aendekerk