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2 juin 2026

L’agroécologie est-elle un mouvement social ?

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L’agroécologie répond-elle aux critères de définition d’un mouvement social ? Dans le dernier podcast d’Humundi, les personnes interviewées lors du sommet Désertif’actions à Djerba (Tunisie, mars 2026) expliquent pourquoi la réponse à cette question est positive.

En sociologie, pour qu’un mouvement social existe, il faut être en présence d’un ensemble de réseaux de groupes, de personnes et d’organisations se fédérant sur la base de valeurs de solidarité partagées. L’agir ensemble doit être intentionnel. La mobilisation doit concerner une cause et une revendication aux objectifs clairement établis de défense d’intérêts communs.

Nancy Mugimba est la coordinatrice de l’ESAFF, l’Eastern Africa Small scale farmers forum. Selon elle, le mouvement existe déjà par mimétisme : « Ce que je fais d’agroécologique sur ma parcelle, mon voisin le fera si cela lui semble intéressant et l’enseignera au voisin d’à côté et ainsi de suite. Et au sein même des foyers, les jeunes assurent la continuité. Des programmes scolaires introduisent des formations à l’agroécologie. Certains des élèves deviendront animateurs et peut-être que l’une ou l’un des plus persévérants deviendra même ministre de l’agriculture (rires) ! Mais surtout, quand on parle de résilience et de durabilité, on ne peut pas ignorer la dimension intergénérationnelle, car aujourd’hui, ce sont généralement les personnes âgées qui sont les gardiens des semences, notamment des semences autochtones résistantes. Donc s’ils disparaissent sans transmettre ce savoir aux jeunes générations, ce mouvement social sera perdu ».

Une question existentielle

Patice Burger, président du CARI ONG (Centre d’Actions et de Réalisations internationales), estime que l’agroécologie doit être un mouvement social pour exister. L’agroécologie ne peut pas être verticale, ne peut pas être menée à marche forcée, « on n’oblige pas les gens, par une injonction politique, à faire de l’agroécologie ». La transition agroécologique est une manière de se rendre autonome de certaines pressions externes en se focalisant sur le local. Et ce type de transitions ne peut que fonctionner qu’avec des personnes réellement convaincues de ce qu’elles font, pas avec des personnes qu’on oblige à faire : « Les agroécologistes convaincus sont ceux qui ont le souci de l’intérêt général de la société dans laquelle ils vivent et travaillent localement (…) l’agroécologie est une agriculture écologiquement et socialement intensive au contraire des agricultures uniquement économiquement profitables. La dimension sociale a donc une place évidente dans l’agroécologie. »

Pas un retour en arrière

Marc Dufumier, agronome et enseignant-chercheur français, explique que s’il y a un mouvement social croissant c’est celui qui se dit qu’il va falloir réhabiliter des semences paysannes, réhabiliter des savoirs faire paysans : « Il y a un mouvement social qui cherche à dire que cela ne vas pas être du tout un retour en arrière, mais hyper-moderne où on rétablira une nouvelle biodiversité. L’agroécologie est aujourd’hui une science qui progresse rapidement, mais c’est vrai que c’est minoritaire… alors pour avoir un mouvement social il faut de la formation, des échanges d’agronomes et des paysans pour changer d’échelle. »

Pour Delphine Lahmar-Théry, présidente de la Fresque Désertification (France), un mouvement social implique d’embarquer une diversité d’acteurs de la société. Il faut donc co-construire les futurs agroécologiques aussi avec le secteur privé et les entreprises, malgré les craintes légitimes d’instrumentalisation de la part de ces secteurs. Si on se braque sur des accusations de greenwashing, « un phénomène indéniable», précise Delphine Lahmar-Théry, on passe à côté de l’intérêt des personnes impliquées dans le monde des entreprises qui ont bien compris le potentiel à long terme d’investir dans l’agroécologie.

Ancré dans les territoires

Selon Absa Mbodj, responsable du programme Dytaes chez Enda Pronat, au Sénégal, il y a un mouvement social si les acteurs impliqués – les éleveurs, les pécheurs, les agricultrices et agriculteurs, les transformatrices, les élus – s’ancrent dans les territoires et s’associent pour être résilients face aux difficultés.  Absa cite l’exemple de la tomate dans la région de Fatick, au Sénégal, où une bonne coordination des acteur·rices concernées par la production de la tomate biologique a réussi à convaincre les consommateurs et consommatrices de la durabilité et de ce produit. « Si la qualité l’emporte la majorité de la société l’emporte », explique Absa Mbodj.

L’alliance production et consommation, la co-construction

Amine Abdel-Rahmane, agriculteur agroécologique dans le nord de la Tunisie, craint que le principal frein pour que l’agroécologie puisse vraiment se développer comme un mouvement social émergent soit la peur de l’endettement, la peur de tout perdre si ça ne fonctionne pas tout de suite. Il faut donc pouvoir convaincre les Etats de subventionner l’agroécologie. Comment les convaincre ? Pour Najib Bachiri, agriculteur agroécologique à Berkane au Maroc, le véritable effet de levier réside dans une alliance forte entre le monde agricole, les consommateurs et les consommatrices. « L’agroécologie c’est une conviction, une philosophie », explique-t-il. Le mouvement prendra son élan quand les acteur·rices locaux, producteur·rices comme consommateur·rices, réussiront à faire comprendre aux autorités qu’il faut être à leur écoute et les soutenir. Car, in fine, la légitimité de l’Etat doit venir de la base, du local.

Selon le Dr Khalifa Traoré, chercheur en sciences du sol au Mali, la co-construction est le pivot du changement social vers l’agroécologie : « Il faut que les producteurs, les productrices et toute les personnes concernées par le développement rural soient au centre du dispositif, sinon cela ne fonctionnera pas ».

Vers le passage à l’échelle ?

Les conclusions sont limpides, l’agroécologie s’organise bien en « un ensemble de réseaux de groupes, de personnes et d’organisations se fédérant sur la base de valeurs de solidarité partagées ». Les revendications répondent bien « aux objectifs clairement établis de défense d’intérêts communs. » On peut donc parler de mouvements sociaux concernant l’agroécologie, mais au pluriel, tant les contextes peuvent varier d’un pays à l’autre, d’un continent à l’autre. Il faut par contre rester prudent avant de conclure que l’agroécologie est passée à l’échelle, qu’elle a impacté la majorité des sociétés où elle active. C’est un combat qui continue.

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Propos recueillis par Pierre Coopman