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Voyage dans un tableau à la fois impressionniste et foisonnant, dans un film qui nous permet d’adopter des points-de-vue différents et de s’en imprégner.
Le réalisateur Sammy Baloji nous emmène au cœur de la forêt congolaise. Là où subsistent des traces d’une station de recherche en agriculture tropicale, il explore la mémoire de Paul Panda Farnana, un agronome congolais né au 19e siècle (1888). Paul Panda Farnana fut amené en Belgique à l’âge de sept ans. Il fut le premier diplômé africain d’une école supérieure belge. Il retourna dans son pays natal en s’engageant comme spécialiste agricole pour le gouvernement colonial belge. Il observa la manière dont les colons aménageaient et reconfiguraient le territoire pour en retirer un profit maximum, impactant ainsi la vie des habitants et de leur environnement.
Paul Panda Farnana a milité pour les droits sociaux des Congolais. Il soutint une vision participative, réformiste et pacifiste. Ses écrits et ses discours sont les premiers pas du nationalisme congolais. Il décèdera mystérieusement à l’âge de 42 ans.
Le film interroge le pouvoir colonial sur les corps, les cours d’eau, les forêts. Baloji questionne le Congo d’hier et d’aujourd’hui, la position de l’homme blanc qui s’institue détenteur de solutions pour résoudre les problèmes qu’il a lui-même engendrés par ses pratiques sur un pays colonisé. Pour le cinéaste « les arbres sont les souvenirs du monde. » Dans la spiritualité animiste les arbres ont une âme, ils incarnent un retour à l’authenticité ancestrale, à l’identité précoloniale. L’arbre est le témoin physique des violences subies, comme des plaies béantes. « Il donne une voix au vivant. L’arbre est là depuis 300 ans ».
Lors d’un débat qui suivit une projection au festival Alimenterre de Humundi (1), il fut question de la nécessité de faire le lien entre le dérèglement climatique et la hiérarchisation qu’ont établie les colons blancs entre les différentes formes de vie. Les peuples concernés possédaient un savoir-faire, une expertise. Ils savaient comment préserver leur écosystème or, on ne les a pas interrogés. Aujourd’hui encore le néocolonialisme agit en mettant à son service des zones de territoires.
Le film convoque l’ensemble de nos sens. Il y a à voir, à écouter, à entendre. On y voit l’omniprésence du chiffre à travers par exemple les mesures journalières de la température et de la pluviométrie. Tout se mesure, se calcule pour servir un profit maximum. On assiste à la rupture du lien social : la terre se conçoit dans un rapport extractiviste. Elle n’est plus perçue comme source de vie mais comme ressource marchandisée.
Sammy Baloji explique avoir tissé le scénario de son film à partir d’images d’archives qui racontent l’histoire de la ville de Lubumbashi, Elisabethville, de son nom colonial. En 1909, la ville est créée sur papier : un quadrilatère de 20 kilomètres carrés de forêts. Il faut défricher, couper les arbres avec les moyens du bord. En 1910, le chemin de fer relie le Congo à la Rhodésie (Zimbabwe actuel). Il sert à transporter les minerais. La ville nait autour de cette activité minière et le colonialisme s’installe. Une église catholique est construite. La main d’œuvre est recrutée en Zambie et en Afrique du Sud jusqu’en 1945. Après la seconde guerre mondiale, la main d’œuvre devenant plus chère, c’est au Congo que les directeurs des mines vont recruter leurs travailleurs. A l’époque, sont créés les centres extra-coutumiers qui ne dépendent pas des pouvoirs coutumiers mais de l’administration coloniale et de l’église catholique. Les mines et toutes les activités qui en découlent sont donc gérés par celles-ci. Cela aura un impact important sur la vie quotidienne des communautés.
Les autochtones se voyaient octroyés des logements dans des quartiers construits pour eux avec un cordon sanitaire les séparant des Européens. La ségrégation raciale était au cœur de la gestion de l’espace. Dans un manifeste sur l’urbanisation datant de 1935, on découvre le projet de deux cités séparées de cinq cents mètres, sorte de zone neutre dont le but était « de protéger les Européens de la malaria et du chahut ». Les notions d’urbanisme, d’hygiène, de salubrité étaient mises en avant, côté européen.
« En plongeant dans les écrits, dans la littérature décoloniale, il s’agit de revisiter l’invention de l’Afrique par la bibliothèque coloniale : comment celle-ci a-t-elle façonné le cadre par lequel on accède à l’autre, comment les récits ont-ils été intégrés dans une perspective occidentale ? » La ville est pensée comme un espace en dehors de la configuration traditionnelle liée à l’arbre et à la forêt. Les centres urbains sont des espaces qui produisent des populations prises entre traditions et espaces mixtes capitalistes.
C’est en explorant ces traditions que Sammy Baloji nous emmène vers l’Arbre de l’Authenticité à travers un récit qui décloisonne nos visions orientées et biaisées. Pour cela, il s’appuie sur une étude approfondie du peuple Luba, une population bantoue établie principalement dans le Kasaï oriental en RDC et en Zambie. « Comment les Lubas produisent-ils et transmettent-ils leur savoir », interroge le réalisateur ? Il donne l’exemple du kasàlà, une pratique traditionnelle qu’on pourrait traduire par « éloge de soi mais aussi de l’autre », un genre poétique pratiqué dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne. « Il recourt à la généalogie qui resserre les liens entre les personnes et permet de légitimer des droits. Autre pratique : le lukasa (dès le 15e s.), un tableau de mémoire lu par les gardiens de la mémoire. Il s’agit d’une sorte de cartographie qui évolue au fil du temps et de l’histoire. »
Sammy Baloji explique : « Le film est divisé en trois médiums séparés et emmène le spectateur dans une expérience polyphonique. Il y a les voix, il y a les sons de la nature, il y a les images… qui défilent et imprègnent nos sens. La caméra, les images prises par les drones donnent une idée du contrôle exercé sur le territoire. L’exploitation des ressources minières du Congo est inscrite dans l’histoire coloniale et postcoloniale mais on en trouve déjà des traces dans les cultures précoloniales avec des rapports qu’entretenaient le Vatican, le Portugal et le Congo. La christianisation (entre autres avec la présence de jésuites au Congo dès le 16e siècle), la traite des esclaves, le commerce, les échanges diplomatiques marquaient déjà l’histoire entre Europe et Afrique. »
Le film baigne dans la forêt. Nos regards se décalent dans un environnement où chaleur, nature luxuriante ont façonné les manières d’être et les modes de vie. On est loin du récit froid et chiffré de l’homme blanc qui, submergé sans doute par tant de chaleur, de bruits, d’odeurs, de sensations fortes, n’a de cesse de mettre son ordre, de proférer ses ordres, de poursuivre coûte que coûte son objectif mercantile.
Rédaction : Laurence Delperdange
(1) L’Arbre de l’Authenticité a entre autres été projeté le 9 février au Quai 22 à Namur. Le film était proposé par le festival Alimenterre de Humundi, en collaboration avec la la FUCID, Mwana Soleil et la JOC de Namur. Le débat qui a suivi la projection du film a été animé par Danielle Leenaerts, docteur en histoire de l’art et archéologie UNamur et Stéphanie Ngalula (de la Cellule afro-féminine pour le Collectif Mémoire coloniale et lutte contre les discriminations)