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22 juin 2026

Pistes pour le financement de l’agroécologie au Pérou 

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Alors que l’agroécologie s’impose progressivement comme une réponse crédible aux défis environnementaux, sociaux et économiques de l’agriculture, son développement à grande échelle reste freiné par un accès limité à des financements adaptés. Au Pérou, une étude menée en 2025 pour CIDERURAL, avec l’appui de HUMUNDI, dresse un état des lieux des pratiques agroécologiques et des solutions financières proposées par les coopératives d’épargne et de crédit.

Depuis plusieurs années, de nombreux acteurs du monde agricole prennent des positions assez nettes sur le fait que l’agroécologie est probablement la meilleure issue vers une agriculture durable et saine. Cela concerne les organisations de la société civile, mais également des organisations internationales comme la FAO et l’Union européenne (UE), même si des ambiguïtés subsistent de ce côté.

Contrairement à l’approche conventionnelle, qui privilégie l’intensification et l’homogénéisation de la production, l’agroécologie propose des systèmes intégrés qui respectent les cycles écologiques, favorisent la diversification productive et valorisent les savoirs traditionnels. Des principes tels que la biodiversité, l’efficacité énergétique, la résilience, le recyclage et la synergie structurent son application pratique, permettant aux agroécosystèmes de maintenir leur productivité sans compromettre la durabilité environnementale et la santé des communautés.

D’un point de vue systémique, l’agroécologie est conçue comme la colonne vertébrale pour construire des systèmes alimentaires durables, en abordant de manière intégrée les dimensions environnementales, sociales, culturelles et économiques de la production alimentaire.

Dans le contexte de la transition agroécologique, la question du financement d’une mise à l’échelle des pratiques agroécologiques reste cependant entière. Force est de constater que les institutions financières manifestent une certaine forme de tiédeur face à l’agroécologie en raison des risques inhérents à la production agricole, aux coûts pluriannuels de la transition agroécologique et aux risques commerciaux face à des marchés peu structurés pour la plupart des spéculations.

C’est dans ce cadre que la coopérative CIDERURAL, partenaire de longue date de HUMUNDI a fait mener une étude en 2025. Il s’agissait de réaliser un état des lieux de l’agroécologie au Pérou, d’identifier des produits déjà offerts par les coopératives rurales d’épargne et de crédit membres de CIDERURAL et, finalement, de dessiner les conditions de produits adaptés à la transition agroécologique.

L’étude a intégré de manière transversale les aspects de genre et interculturels et a concerné des coopératives membres de CIDERURAL des régions Nord, Centre et Sud du pays.

Alors que le Pérou recense 346 coopératives d’épargne et de crédit (Source Produce – 2025), CIDERURAL est la principale centrale de coopératives du pays, avec ses 38 membres.

Fin 2024, ces 38 entités membres représentaient :

  • 569.253 coopérateurs et coopératrices.
  • Une épargne collectée de 267.250.000 € dont 53,3% apportée par des femmes.
  • Un en cours de crédits de 326.500.000 € dont 48,8% octroyés à des femmes.

L’agroécologie au Pérou

L’agroécologie s’est imposée comme une alternative transformatrice face aux limites du modèle agricole conventionnel, articulant durabilité environnementale, justice sociale et viabilité économique. Au Pérou, de nombreux acteurs sociaux, universitaires et de la coopération internationale ont encouragé son développement, en soulignant le rôle de l’agriculture familiale comme axe stratégique. Cependant, pour que la transition agroécologique soit durable et évolutive, il est nécessaire de disposer d’instruments financiers adéquats, ainsi que de mécanismes complémentaires qui accompagnent et renforcent ce processus.

Dans de nombreux cas, les parcelles familiales sont divisées entre des cultures conventionnelles orientées vers le marché et des cultures agroécologiques destinées à la consommation familiale, ce qui met en évidence les tensions entre les savoirs ancestraux et le modèle économique dominant. Le marché ne valorise en effet pas suffisamment la production agroécologique et/ou organique.

Image1 - : Pistes pour le financement de l’agroécologie au Pérou 

Traduction du schéma : de haut en bas et de gauche à droite

  • + de 50 foires agroécologiques dans 4 régions.
  • + de 10.000 producteurs participant aux foires.
  • Plus de 12 millions de dollars de vente dans les foires.
  • 84.000 producteurs organiques certifiés en 2024.
  • + de 150 projets agroécologiques dans les communautés rurales.
  • 438.000 hectares organiques certifiés en 2024.

Synthèse des produits existants identifiés

Au cours de la mise en œuvre de l’étude, 18 produits financiers pour le développement agroécologique durable liés à différentes phases de la chaîne de valeur ont été identifiés : accès aux intrants, production agroécologique, transformation avec valeur ajoutée, commercialisation et accès aux marchés, et enfin, gestion post-vente, épargne et investissement.

Ces initiatives ont été développées par 10 coopératives d’épargne et de crédit membres de CIDERURAL dans des régions telles que Junín, Cajamarca, Cusco, Ayacucho, San Martín, entre autres.

Accès aux intrants : pour cette phase, l’offre reste limitée, mais elle a une forte valeur stratégique. Les coopératives Los Andes, Etica et Rondesa en proposent. Il s’agit essentiellement de financer l’achat de semences ou d’engrais organiques. L’épargne préalable renforce la discipline économique du producteur, le préparant à contracter des crédits de manière responsable.

Production agroécologique : c’est la phase la mieux prise en charge par les coopératives. On peut citer des produits tels que les crédits agricoles, les banques solidaires et les programmes intégrant une assistance technique directe (CrediPangoa, Rondesa, Norandino, Inclusiva, Soporte Real, Oportunidades). Cette offre est destinée à des cultures telles que le café, le cacao, les légumes, l’élevage de cochons d’Inde et les activités de reboisement.

Transformation et création de valeur ajoutée : cette étape présente une faiblesse manifeste en matière de financement. Seules quelques initiatives ponctuelles financent des activités de transformation artisanale, souvent menées par des femmes rurales. La disponibilité limitée de produits financiers pour les infrastructures et les équipements restreint les possibilités d’augmenter ou de diversifier la production à valeur ajoutée.

Commercialisation et accès aux marchés : bien que certaines COOPAC aient commencé à jouer un rôle de coordination dans la commercialisation (comme Norandino, Etica et Oportunidades), aucun produit spécialement conçu pour financer la logistique, le transport ou les stratégies de vente directe n’a été identifié.

Post vente, épargne et investissement : au cours de cette dernière phase, on observe des progrès significatifs en matière d’éducation financière et d’épargne programmée, comme le modèle CAC mis en œuvre par Etica avec REDES, ou les programmes de micro-épargne liés à des crédits de fonds de roulement (Los Andes, Etica). Cependant, aucun produit axé sur les investissements à long terme ni aucune assurance adaptée à la logique agroécologique n’ont été identifiés.

Les conditions de l’efficacité des produits financiers

L’existence de services non financiers : assistance technique continue, accès à des intrants appropriés, éducation financière et conseil commercial :

L’assistance technique est considérée comme une nécessité urgente et essentielle pour l’adoption de pratiques agroécologiques et le succès des produits financiers associés. Il est nécessaire de renforcer la formation tant des producteurs que du personnel des coopératives. Les partenariats avec des institutions techniques, technologiques et éducatives sont essentiels pour fournir ce soutien et développer des ensembles technologiques adaptés.

L’accès à des intrants appropriés fait partie des conditions nécessaires au bon fonctionnement du crédit. il s’agit d’un élément clé du paquet non financier.

L’éducation financière communautaire est fondamentale et doit faire partie d’un programme de financement durable. Le manque d’information et d’éducation financière est un obstacle à l’accès aux services. Des modèles tels que le « banquito solidario » (petite banque solidaire) promu par COOPAC Etica incluent la formation financière comme élément clé. Rondesa, par l’intermédiaire de son comité d’éducation, promeut également des ateliers et des formations. 

Le conseil commercial pour la connexion à des marchés différenciés : la connexion directe aux marchés et le développement de marchés différenciés sont considérés comme indispensables.

L’institutionnalisation des alliances :

Les expériences les plus réussies montrent que la formalisation de partenariats avec des ONG, des universités, des marchés et des acheteurs responsables dans le cadre du modèle de gestion du produit financier renforce leur pérennité et permet de canaliser les ressources techniques, commerciales et éducatives de manière plus structurée.

Des produits financiers adaptés culturellement et territorialement :

Les territoires où opèrent les coopératives présentent des réalités productives, culturelles et organisationnelles très diverses. Le travail de terrain a montré que les produits les plus appréciés sont ceux qui respectent les savoirs locaux, les calendriers agricoles traditionnels, les structures communautaires et les langues autochtones. Cette pertinence culturelle et territoriale est essentielle pour que les communautés s’approprient les instruments financiers. Cette orientation répond à une perception territoriale de l’agroécologie, comprise par les producteurs non seulement comme une technique agricole, mais aussi comme un mode de vie basé sur l’autoconsommation, la santé familiale et une relation harmonieuse avec la nature.

Les femmes et les jeunes reconnus comme des acteurs clés :

Le rôle central joué par les femmes rurales et les jeunes dans des initiatives telles que les banques solidaires montre qu’il ne suffit pas que ces groupes aient accès au crédit, mais qu’ils doivent être considérés comme des acteurs stratégiques du développement rural. Leur participation active transforme non seulement l’économie familiale, mais aussi les dynamiques sociales et communautaires. Promouvoir des produits financiers qui reconnaissent leur rôle et renforcent leurs capacités est un enjeu central pour la durabilité de l’approche agroécologique.

L’intégration de l’agroécologie dans la conception des produits :

De nombreuses pratiques agroécologiques sont financées par les produits identifiés, mais cette approche n’est pas toujours formellement prise en compte dans leur conception. L’intégration dès le départ de critères de durabilité, d’indicateurs agroécologiques et de mécanismes de suivi permettrait de mieux mesurer leur impact et d’orienter les investissements vers des modèles véritablement transformateurs.

La position des COOPAC au Pérou

Contrairement à d’autres acteurs économiques, les coopératives sont des moteurs du développement local. Leur structure démocratique et leur capacité à s’adapter aux besoins spécifiques des territoires ruraux leur permettent d’agir avec plus de souplesse. Elles deviennent ainsi des alliées stratégiques pour la transition agroécologique, dans la mesure où elles facilitent l’accès à des services financiers adaptés, encouragent l’organisation communautaire et promeuvent des modèles de production plus durables.

Les COOPAC ont réalisé des progrès notables en matière d’éducation financière rurale, de numérisation des services et de promotion de l’inclusion des femmes et des jeunes. Cependant, elles sont confrontées à une tension entre les exigences de solvabilité financière et leur mission sociale. La « bancarisation » croissante du secteur a entraîné des risques d’éloignement des principes coopératifs, d’où la nécessité de disposer de cadres réglementaires qui valorisent leur triple impact : économique, social et environnemental.

Focus sur la coopérative ETICA

La coopérative ETICA est évoquée à de nombreuses reprises dans l’étude réalisée pour CIDERURAL et HUMUNDI.

ETICA est une coopérative de taille moyenne du département de Junin qui opère à la fois en zone d’altitude (Huancayo) et en zone forestière (Pichanaki).  Elle met le modèle agroécologique en avant à la fois pour des raisons de santé publique et de protection de l’environnement.

Sa stratégie et des actions illustrent un certain nombre de conclusions de l’étude :

  • Une alliance stratégique forte avec une ONG locale de développement, l’institut REDES.
  • ETICA a une approche intergénérationnelle et met en avant les jeunes et les femmes.
  • Pour les membres, il y a un programme d’épargne mensuelle obligatoire.
  • ETICA a suscité la création de plus de 160 banques communautaires avec une approche d’éducation financière.
  • Dans la zone de Pazos, les crédits sont orientés vers la production organique de pommes de terre, avec une assistance technique dédiée et la création de valeur ajoutée avec la fabrication de chips.
  • Dans la zone d’Alto Canas (plus de 12% des membres de la coopérative), la production est organique, mais non certifiée.
  • Enfin, la zone de Chupaca, proche de Huancayo, illustre bien l’approche duale des familles, avec des parcelles agroécologiques pour la consommation familiale et une agriculture conventionnelle pour le marché, faute de prix rémunérateurs.

Potentiel important

Il reste certes de gros défis et avancées à concrétiser, mais l’état des lieux réalisé par cette étude auprès des coopératives membres de CIDERURAL met en valeur un important potentiel de développement du financement en faveur de la transition agroécologique. Le financement de la production agroécologique, l’éducation financière et le couplage avec de l’assistance technique sont déjà partiellement rencontrés. Par contre, de gros progrès restent à mettre en œuvre au niveau de la transformation des produits avec création de valeur ajoutée et l’articulation avec les marchés.

Rédaction : Marc Mees, mars 2026.