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22 juin 2026

Coupe du monde, maïs et tortillas

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Alors que le Mexique accueille la Coupe du monde de football, une autre bataille se joue loin des stades. Depuis plusieurs mois, agriculteur·rices et enseignant·e·s multiplient grèves et manifestations pour dénoncer les politiques du gouvernement sur leurs conditions de vie. Au cœur de cette contestation se trouve le maïs, pilier de l’alimentation et de l’identité mexicaines. Dans l’État d’Oaxaca, producteur·rices et agroécologues s’efforcent de préserver les variétés locales face aux importations, à l’exode rural et aux convoitises des multinationales.

Jeudi 11 juin, 21h (heure de Paris). Sur la pelouse du Stade Azteca à Mexico City, les équipes nationales du Mexique et de l’Afrique du Sud se font face pour le match d’ouverture de la 23e Coupe du monde de football. Alors que l’arbitre brésilien Wilton Sampaio siffle le coup d’envoi, 87.000 supporters venus du monde entier explosent en un tonnerre de cris, de chants et d’applaudissements.

Mais à cet instant précis, la clameur qui s’élève du Stade Azteca fait pâle figure face à celle qui gronde dans tout le pays. Non pas celle des supporters, mais celle des milliers d’agriculteurs et d’enseignants qui crient leur rage face au gouvernement mexicain. Grèves, blocages, manifestations. Le pays est sens dessus-dessous. Et les manifestants comptent bien profiter du fait que le monde entier a les yeux rivés sur le Mexique pour mettre le gouvernement dos au mur en menaçant le bon déroulement de la Coupe.

Les causes de la colère

Face à la réforme des retraites et le refus d’augmenter leurs salaires, des dizaines de milliers d’enseignants protestent férocement depuis le 1er juin. Quant aux agricultrices et agriculteurs, le début de leur combat nous ramène plusieurs mois en arrière.

En octobre 2025, en effet, le secteur s’était enflammé face au projet de réforme de l’eau porté par la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum. Le texte en question prévoyait une réattribution des réserves hydriques par l’État pour mieux répartir cette ressource devenue rare, mais était dénoncé par le secteur agricole comme une manœuvre de dépossession des communautés locales, qui mettrait en péril la viabilité de nombreuses exploitations à travers le pays. Blocages et manifestations d’une ampleur inédite avaient alors paralysé de nombreuses zones du pays.

La colère agricole dépasse toutefois largement la question de l’eau. C’est une crise plus structurelle de l’agriculture mexicaine qui se cristallise dans ce mouvement. Les agricultrices et  agriculteurs exigent un soutien concret de la part de l’Etat. Ils réclament que les prix garantis pour les cultures vivrières soient revalorisés, que l’insécurité créée par la criminalité organisée soit combattue et que des investissements publics soient faits dans les infrastructures rurales. Enfin, la question de la libéralisation des échanges avec les États-Unis est remise au cœur des débats.

Maïs made in USA

En effet, depuis la signature de l’Accord de libre-échange Nord-Américain (ALENA) en 1994, l’agriculture mexicaine subit de plein fouet la concurrence des importations de produits américains. Tania Montejo Hernández, productrice dans la région de Oaxaca, a été témoin de ce changement. « Au Mexique, il nous vient désormais beaucoup de maïs à bas prix et de qualité très médiocre, importé depuis les États-Unis ». En 30 ans, en effet, les importations de maïs sont passée de 2,2 à 22,7 millions de tonnes[1].

En d’autres termes, les gouvernements successifs ont favorisé l’importation de céréales américaines bon marché pour répondre à l’inflation, tout en négligeant la production nationale. Or, face au maïs importé, difficile de faire le poids : les grands producteurs américains sont lourdement subsidiés et protégés par leur gouvernement. Résultat : selon les chiffres de l’OCDE, le nombre d’agriculteurs mexicains est passé de 8 à 5 millions entre 1990 et 2020, tandis qu’une partie croissante d’entre eux vit sous le seuil de pauvreté.

Héritage préservé à Oaxaca

Mais toutes les régions du Mexique ne sont pas touchées de la même manière par cette libéralisation du commerce international.  

 « À Oaxaca, l’impact des importations ne se ressent pas tant que ça », explique Tania, « parce que les gens vivent et se nourrissent beaucoup de leur propre production de maïs natif. La majorité des gens ici continuent de conserver les semences locales. C’est un héritage : si nos grands-pères ont pris soin de les préserver, c’est à notre tour de le faire également ».

Ce témoignage n’est pas anodin. Il permet de mettre le doigt sur constat important : pour les communautés rurales de la région de Oaxaca, la production et la consommation de variétés locales de maïs constitue rempart face au rouleau-compresseur de la mondialisation. Et le fait que le commerce international du maïs peine à se faire un chemin jusque dans les foyers de Oaxaca n’est pas un hasard, car la région de Oaxaca constitue le cœur de la culture traditionnelle du maïs. Sara Salinas, agroécologue originaire de la région d’Oaxaca, nous apprend en effet que « sur les 54 variétés de maïs natives que compte le Mexique, 70% se trouvent à Oaxaca. C’est une diversité impressionnante, qui tient au fait que le relief d’Oaxaca est complexe : il y a la côte, la montagne, la vallée et des zones désertiques, ainsi que des microclimats très variés ». Or, pour Sara Salinas, la préservation de cette diversité locale n’est pas qu’un enjeu de sécurité ou de souveraineté alimentaire. C’est aussi un enjeu culturel. « Il est important de conserver ces variétés natives parce que nous sommes le berceau du maïs. Le maïs, c’est un héritage culturel. Au-delà d’être un simple aliment, c’est quelque chose qui, pour ainsi dire, nous identifie en tant que Mexicains ».

Mais la préservation des variétés locales requière un travail vigilent et continu. Parce que pour qu’une variété puisse continuer d’exister, elle doit sans cesse être ressemée pour s’adapter au changement climatique. « Ce n’est pas une adaptation qui se fait toute seule. Le maïs s’adapte parce qu’on le sème : se semis en semis, il continue d’évoluer. Sans quoi le patrimoine biogénétique se brise, ainsi que les savoirs qui l’accompagnent. Et qui dit semer, dit consommer. Il faut donc que les producteurs et les consommateurs continuent à reconnaître la valeur de leurs variétés locales, sans quoi la machine s’enraye ».

Risques et menaces

À Oaxaca, la culture des variétés locales de maïs doit cependant faire face à deux menaces. La première, comme le pointe Sara Salinas, c’est la contamination par des maïs importés. « Les producteurs sèment parfois innocemment des semences importées, et celles-ci se croisent avec leurs propres maïs, altérant ainsi leurs propriétés durement acquises. C’est un phénomène d’hybridation très courant dans les cultures de maïs ». La seconde menace, « c’est le désintérêt des nouvelles générations qu’il y a aujourd’hui pour l’agriculture. Et l’exode rural qui y est lié : les jeunes préfèrent partir vers les villes ou à l’étranger pour trouver d’autres emplois, parce qu’on leur a vendu l’idée que la technologie et la ville, c’est mieux. Ils abandonnent donc la campagne. Conséquence : la perte de variétés de semences, la perte de diversité. Les jeunes ne les sèment plus. Les agriculteurs sont pour beaucoup des hommes et des femmes de 60, 70, 80 voire 90 ans. Mon propre grand-père a 95 ans et il sème encore avec peine ses courges et ses haricots. Il le fait par amour de la terre et parce qu’il sait qu’il doit ressemer ses semences année après année pour les préserver. Mais qui sera là pour prendre la relève ? ».

Prenant conscience de l’importance de préserver les semences locales, le gouvernement de l’État de Oaxaca a décidé, en 2024, de financer la création de 50 maisons de semences à travers toute la région. Sara Salinas, qui a participé au projet, explique que ces maisons de semences « sont un moyen efficace d’encourager la conservation et l’échange des semences, tout en permettant à des producteurs éparpillés sur de vastes territoires de se rencontrer ». Elle souligne toutefois que ce type de projet doit être bien encadré et s’accompagner de formations. « Car ça peut aussi être une arme à double tranchant de concentrer toute la diversité génétique d’une localité en un seul endroit. Ça facilite la tâche à qui voudrait profiter de la communauté et voler du matériel génétique puisque tout est là, disponible. Et la biopiraterie est malheureusement quelque chose de très courant. Des entreprises transnationales s’immiscent dans les communautés afin de mettre la main et privatiser les ressources génétiques locales, sans qu’aucune reconnaissance ne soit accordée aux producteurs ».

Pour faire face à cette menace, il existe bien entendu des balises légales. Par exemple, le Protocole de Nagoya oblige les chercheurs et les entreprises semencières à obtenir le consentement des communautés et à partager les bénéfices générés.

Mais pour Sara Salinas, ces règles sont insuffisantes. « Ce que dit le Protocole de Nagoya, c’est qu’on a le droit d’accéder aux ressources génétiques détenues par une communauté pour autant qu’elle l’autorise. Or, bien souvent, les communautés ignorent la valeur réelle du matériel génétique qu’elles détiennent et donnent trop facilement leur consentement. Quant aux entreprises, elles ne viennent pas avec une approche honnête. Elles ne disent pas « Nous allons repartir d’ici en emportant votre savoir pour gagner des tonnes d’argent ! ». Elles se présentent sous un beau jour. Elles disent : « Nous allons mener un projet de conservation des semences. » En d’autres mots, elles font tomber les gens amoureux du projet. Il m’est arrivé d’aller dans certains endroits où, par exemple, une entreprise avait financé les travaux d’une partie de la maison communale ou d’un bâtiment communautaire pour s’attirer les faveurs de la communauté. C’est très facile de tromper les gens de la sorte, quand on arrive dans des communautés pauvres qui sont dans le besoin. C’est pourquoi, à travers le projet des maisons de semences, on travaille beaucoup avec les producteurs pour qu’ils mesurent bien la valeur de leurs semences, parce que ce sont eux les gardiens, les uniques propriétaires de tout cela ».

La bataille continue

Entre hybridation accidentelle, exode des jeunes et prédation des entreprises semencières, la préservation des variétés locales de maïs à Oaxaca apparait donc comme un véritable champ de bataille. Mais la volonté collective de préserver les semences est là. Sara Salinas nous confie aussi : « Aujourd’hui, je suis heureuse de voir que l’agroécologie est de plus en plus pratiquée, de plus en plus appropriée par les producteurs. Or, l’agroécologie va de pair avec la prise de conscience de la valeur de ce qu’ils détiennent. Elle renforce le sentiment d’appartenance des gens à leurs localités, et donc à leur héritage semencier ». Quant au bras de fer qui se joue à l’échelle du pays entre les agriculteurs et le gouvernement, il renvoie en fin de compte aux mêmes enjeux que ceux mis en exergue à Oaxaca. Aux deux niveaux, il s’agit de défendre le fondement multimillénaire de l’identité mexicaine qu’est la culture du maïs et de se battre pour la souveraineté alimentaire face à la pression d’une mondialisation inique.

Propos recueillis par Marie-Pierre Smets (Tierra Viva)

Rédaction : Nicolas Barla


[1]  Service mexicain d’information agroalimentaire et halieutique (Siap)