22 juin 2026
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9 juillet 2026
Entretien avec Corentin Genin, point focal belge pour la Convention des Nations unies sur la Désertification (UNCCD) et pour le Fonds pour l’environnement mondial (FEM).
À l’initiative de la Belgique, les principes et pratiques de l’agroécologie et l’agroforesterie a été renforcés dans les orientations programmatiques du Fonds pour l’environnement mondial (FEM), ouvrant ainsi de nouvelles perspectives de financement pour les pays en développement. Cet entretien décrypte les enjeux de cette avancée. Le représentant de la Belgique souligne le potentiel de l’agroécologie pour accompagner la transition vers des systèmes alimentaires plus durables, tout en reconnaissant les limites et les risques liés aux mécanismes actuels de financement.
Corentin Genin, pouvez-vous vous présenter ?
Je travaille au ministère des Affaires étrangères belge. J’ai été désigné en 2019 comme point focal national pour la Convention des Nations unies sur la Désertification, UNCCD, et comme point focal national pour le Fonds pour l’environnement mondial (FEM) qui est le mécanisme de financement principal de l’UNCCD. Je suis amené à contribuer à la définition de la position de l’Union européenne (UE) sur une série de sujets qui sont discutés et négociés lors des Conférences des Parties (COP) de la UNCCD, le principal sommet international visant à lutter contre la désertification, la dégradation des terres et la sécheresse.
C’est sur la demande de la Belgique que les principes et références à l’agroécologie et l’agroforesterie ont été renforcés dans le programme intégré sur les systèmes alimentaires durables du Fonds pour l’environnement mondial (FEM) et dans la stratégie du Fonds pour les pays les moins avancés (FPMA). Qu’est-ce qui a motivé la Belgique ?
De février 2025 à avril 2026, via quatre rounds de négociations, les priorités et orientations programmatiques du 9ème cycle du FEM (juillet 2026 – juin 2030) ont été discutées et négociées par les participants et contributeurs au FEM.
La meilleure prise en compte des principes et pratiques inhérentes à l’agroécologie et agroforesterie que la Belgique a demandée auprès du FEM est importante parce qu’elle renforce une opportunité de soutien dont disposent les pays en développement pour soumettre des demandes de financement de projets agroécologiques. C’est très pertinent d’avoir ce genre de référence dans les directions programmatiques du FEM parce que ça permet d’inciter et de motiver les gouvernements des pays en développement de soumettre des demandes de projets basés sur les pratiques de l’agroécologie sur le terrain.
En matière de soutien aux systèmes alimentaires durables, l’agroécologie est une approche cohérente avec les orientations de Maxime Prévot, le ministre des Affaires étrangères, des Affaires européennes et de la Coopération au développement. Il a déclaré plusieurs fois qu’il souhaite que la Belgique accompagne la transition vers des systèmes alimentaires plus durables et qui contribuent à la sécurité alimentaire. Avant ma prise de fonction actuelle, j’étais en charge du suivi d’une série d’ONG, dont Humundi, qui sont très actives sur les questions d’agroécologie et d’agroforesterie. Lors de mes missions sur le terrain, au Bénin, au Burkina Faso, j’ai eu cette chance de pouvoir rencontrer leurs partenaires locaux et j’ai pu constater tous les mérites et la pertinence de ces approches durables et ancrées dans des pratiques très cohérentes.
Afin de respecter ses engagements multilatéraux, la Belgique verse sa contribution au FEM, qui à son tour finance les projets environnementaux des pays en développement. Quelles sont ensuite les garanties que des fonds aillent effectivement vers des projets durables ?
Tous les 6 mois, les pays en développement ont l’occasion de soumettre des demandes de financements au conseil d’administration du FEM. Celui-ci propose son soutien financier pour différentes approches, un ensemble de pratiques complémentaires sans pouvoir imposer un cadre précis. Les gouvernements des pays en question décident in fine, comment ils veulent utiliser le soutien du FEM pour autant que l’approche choisie respecte les différentes balises et orientations proposées. Nous n’avons donc pas de garanties absolues que le soutien financier du FEM sera systématiquement utilisé pour soutenir des modes de production qui s’inspirent directement de l’agroforesterie ou agroécologie. Il y a effectivement un petit risque que les financements aillent vers des approches dont la durabilité environnementale est moins évidente, vers de l’agriculture industrielle mais verdurisée de manière plus marginale que les projets purement agroécologiques. C’est un petit risque qu’on essaie de limiter le plus possible. Pour une question d’appropriation et d’efficacité de l’aide, dans une certaine mesure, le FEM s’aligne et respecte les priorités établies dans les stratégies nationales et propose son soutien pour mettre en œuvre celle-ci pour autant qu’elles sont compatibles avec les balises programmatiques qu’il propose.
Mais est-ce que ça n’appelle pas quelques révisions dans le fonctionnement ?
Heureusement on n’en est pas là. Nous n’en sommes pas au point où il y a des risques de dérives importantes, de mauvaise utilisation des fonds. Le programme intégré sur les systèmes alimentaires durables a fondamentalement le mérite d’exister et il doit être décliné au niveau national. Et en fonction des pays et de leur affinité pour les pratiques d’agroécologie ou d’agroforesterie, ils seront plus ou moins progressistes ou en phase avec ce genre d’approche très pertinente pour régénérer la fertilité du sol, etc.
Il est vrai que plusieurs pays se situent actuellement dans un entre-deux, une approche plus tout à fait conventionnelle, plus tout à fait industrielle, mais encore éloignée des pratiques et des approches typiques de l’agroécologie ou de l’agroforesterie.
Il faut dissocier les demandes de financement qui sont soumises au conseil d’administration du FEM des négociations du processus de recapitalisation du FEM, tous les 4 ans (Ndlr. le 9e cycle, FEM-9, couvre la période quadriennale de juillet 2026 à juin 2030. Les pays donateurs ont annoncé un engagement initial de 3,9 milliards de dollars). C’est lors de ces négociations réunissant les bailleurs que sont discutées et établies les stratégies thématiques et grandes orientations programmatiques concernant l’utilisation des moyens financiers du FEM.
Qui sont ces bailleurs ?
Principalement les pays les plus développés, les pays de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques), mais il y a aussi des pays comme la Côte d’Ivoire, la Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Ouzbékistan qui versent des montants plus modestes, mais qui leur permettent d’être autour de la table et aussi d’influencer le contenu des négociations relatifs aux stratégies du FEM-9 . Et donc c’est précisément lorsque les bailleurs se réunissent pour refinancer le prochain cycle qu’ils se mettent d’accord sur certaines fenêtres thématiques de financement.
Les organisations qui font directement de l’agroécologie sur le terrain, ont-elles la possibilité de demander ces financements ?
Oui, elles peuvent adresser leur requête de financement au point focal national chargé du FEM, mais il n’est jamais garanti que ce point focal va soutenir et relayer leur demande. Le FEM est un mécanisme « country-driven », c-à-d dont les ressources financières sont allouées sur base des priorités nationales, et il difficile de désigner en amont des organisations de terrain vers lesquelles devraient s’orienter les financements. En général, les entités de mise en œuvre au niveau national, ce sont souvent les ministères sectoriels concernés par la thématique du projet (agriculture, environnement, énergie, tourisme). Il existe certes un « Small grant program », le programme pour les petits dons spécifiques pour soutenir les acteurs de terrain, les « community-based organizations », des organisations non gouvernementales (ONG) et des organisations de la société civile (OSC). Mais ce sont des subsides de maximum 100 000 dollars, donc c’est très limité et la demande est très importante.
Hors subsides, les ressources financières octroyées par le FEM dans le cadre de la finance mixte présentent-ils des risques considérables d’endettement ?
Je dirais que non. Si vous faites spécifiquement référence à l’instrument de finance mixte du FEM, le « Non Grant Instrument » (NGI), on constate que les projets d’investissements ne donnent pas souvent lieu à des échecs, même si les retours sur investissement sont parfois très limités et pas immédiat, c-à-d étalés sur le long terme.
Cela dit, des donateurs assez importants ont fortement insisté pour qu’on dynamise cet instrument, qui ne correspond pas à des dons, c’est de la finance mixte qui consiste en l’octroi de prêts, garanties, assurances, participation en capital, etc.
C’est une option qui a du sens, si on s’assure de mettre en place une série de garde-fous pour que ces prêts octroyés soient correctement utilisés. Le FEM a le mandat d’octroyer des financements pour générer des résultats environnementaux. Cet instrument de finance mixte vise à augmenter la marge bénéficiaire de certaines entreprises et producteurs, ce qui est très bien. Mais il faut impérativement aussi que cela génère des résultats et des bénéfices environnementaux. A cet égard, on s’aperçoit que les impacts environnementaux de cet instrument de finance mixte du FEM ne sont pas clairs, peu documentés. Ils semblent mitigés entre autres parce que ces résultats environnementaux prennent beaucoup de temps à se matérialiser, surtout pour l’amélioration de la santé des sols. Si l’objectif est d’augmenter la fertilité du sol, ça ne se fait pas en un ou deux ans.
Il faut rester vigilant par rapport aux risques liés au fait que ces prêts génèrent parfois des résultats environnementaux très différés dans le temps. En agroécologie, il faut une transition progressive. Là aussi, les résultats ne se matérialisent et ne se vérifient pas tout de suite.
Il faut faire cette transition progressivement pour s’assurer qu’elle n’engendre pas de perte de revenus et des récoltes de moindre qualité. On ne peut pas passer d’un système purement conventionnel et industriel à un autre système agroécologique du jour au lendemain. Les petits producteurs doivent être accompagnés sur la durée pour planifier et réaliser cette transition sans mettre en péril leurs activités professionnelles.
Mais au moins, quand un projet basé sur des pratiques agroécologiques est financé, on a une transition qui est amorcée avec en principe des indicateurs et des résultats à atteindre chaque année pour transitionner progressivement vers des pratiques plus durables, pour se passer de pesticides/ insecticides/ herbicides, d’engrais chimiques, et ainsi diminuer leur dépendance aux fournisseurs de ces intrants de synthèse.
Progressivement, les instruments de finance mixte prennent partout de plus en plus d’ampleur ?
En effet, aussi au niveau de l’UE, l’aide publique au développement a tendance à être allouée de plus en plus sous forme de prêts à des entreprises pour encourager leur investissement ou ‘dérisquer’ leurs investissements dans les secteurs les plus sensibles. Donc, ce n’est pas forcément négatif, mais il faut bien se rendre compte que l’on ne détient pas la formule magique. Les institutions qui octroient des prêts doivent vérifier que l’emprunteur sera à même de bien utiliser cet argent et de l’utiliser de manière à ce que cela génère à terme une certaine rentabilité. Mais parfois il y a des catastrophes naturelles, des problèmes d’insécurité. Il arrive que certains projets ne rencontrent pas le succès attendu et génèrent des dettes.
Est-ce qu’on peut identifier les pays qui sont plus favorables aux mécanismes de finance mixte ?
Il y a une convergence entre les pays donateurs de l’OCDE et les pays émergents (Brésil, Chine, Inde, etc.). Les pays les moins avancés (PMA) et les petits États insulaires en développement (PEID) bénéficient extrêmement peu de ces ressources financières allouées via la finance mixte en raison du marché peu développé et particulièrement risqué dans ces deux groupes de pays. Cette tendance est préoccupante.
Pendant les négociations liées à la recapitalisation du FEM, les représentants des PMA et des PEID ont clairement dit qu’ils n’étaient pas très intéressés par une forte augmentation de l’allocation des moyens financiers de l’instrument de ‘finance mixte’ du FEM, parce qu’ils savent que leur contexte socioéconomique n’est pas du tout le plus attractif pour les entreprises. Donc ils craignent que ce genre d’instruments liés à la finance mixte bénéficieront surtout aux entreprises des économies émergentes et aux entreprises occidentales.
Nous avons rencontré Corentin Genin au forum international « Désertif’actions », à Djerba, en Tunisie, en mars 2026.
Propos recueillis par Pierre Coopman.