22 juin 2026
Notre rapport d’activités 2025 est en ligne
Lire la suite
9 juillet 2026
C’est un documentaire qui retrace les 379 jours où des millions d’agriculteurs indiens ont tenu tête au gouvernement de Narendra Modi pour défendre leur droit à une agriculture régulée. Une projection de ce documentaire dans le cadre du Festival Alimenterre, le 10 février 2026 au cinéma Caméo de Namur, a été l’occasion d’un débat en présence de Thomas Huyberechts (Fugea), Yves Raisière (Tchak) et Léonie Anna Wolf (Via Campesina).
Le documentaire Farming the revolution de Nishtha Jain et Akash Basumatari retrace de l’intérieur l’une des plus grandes mobilisations sociales de ces dernières décennies, dont les échos résonnent bien au-delà de l’Inde.
Août 2020. Alors que la pandémie monopolise l’attention mondiale, des centaines de milliers d’agriculteurs convergent vers New Delhi. Venus principalement du Pendjab, de l’Haryana et de l’ouest de l’Uttar Pradesh, ils dénoncent trois lois agricoles que le gouvernement indien s’apprête à faire adopter selon une procédure vivement contestée. Les États fédérés n’ont pas été consultés et le confinement facilite l’adoption de réformes pourtant largement rejetées, tant au Parlement que dans la société civile.
En Inde, l’agriculture représente près de 18 % du PIB et fait vivre des centaines de millions de personnes. Les nouvelles lois prévoient notamment d’affaiblir le rôle des marchés publics agricoles (mandis), de faciliter le stockage privé et d’ouvrir davantage le secteur aux grands groupes agroalimentaires. Pour leurs opposants, elles accélèrent la dérégulation des marchés et menacent directement les revenus des petits producteurs.
Depuis plus d’une décennie, l’agriculture indienne traverse une profonde crise : revenus insuffisants, endettement chronique, suicides de paysans. Dans ce contexte, ces réformes apparaissent comme l’aboutissement d’une politique néolibérale qui risque, selon les manifestants, de remettre en cause jusqu’au système public de distribution alimentaire.
Le documentaire suit les manifestants au plus près de leur quotidien. Pendant des mois, ils vivent dans des campements improvisés aux portes de New Delhi. Hommes et femmes, jeunes et anciens, issus de toutes les religions, castes et régions, apprennent à vivre ensemble dans une solidarité remarquable.
La caméra s’attarde autant sur les gestes ordinaires que sur les moments de tension : cuisines collectives, chants de lutte, assemblées populaires, mais aussi fatigue, découragement, affrontements avec la police et arrestations. Plusieurs leaders paysans seront emprisonnés et certains manifestants perdront la vie.
Le slogan « Peuple, réveille-toi ! », repris notamment par des groupes de femmes, accompagne cette mobilisation hors norme. Le film montre comment la musique, la culture et les repas partagés deviennent autant d’outils de résistance que les discours politiques.
L’une des grandes forces du documentaire est de faire ressentir la durée du combat. Pendant 379 jours, près de douze millions d’agriculteurs participent, à différents moments, au mouvement. La mobilisation bénéficie également du soutien de syndicats de travailleurs, d’étudiants, de peuples autochtones, de pêcheurs et de nombreuses organisations de la société civile.
Cette capacité à dépasser les appartenances religieuses, sociales ou régionales constitue l’une des clés de la victoire.
En novembre 2021, après plus d’un an de blocage, le Premier ministre Narendra Modi annonce finalement l’abrogation des trois lois agricoles. Si la bataille est remportée, d’autres revendications demeurent, notamment autour de la garantie de prix minimums rémunérateurs.
La force du documentaire tient aussi à sa portée universelle.
Les intervenants présents lors du débat ont souligné combien les mécanismes à l’œuvre en Inde trouvent des échos en Europe. Partout, les politiques agricoles sont influencées par les logiques du libre-échange, la concentration des exploitations et le poids croissant des grandes entreprises agroalimentaires. Les institutions internationales, comme la Banque mondiale ou l’Organisation mondiale du commerce, encouragent depuis plusieurs décennies une agriculture davantage tournée vers les marchés mondiaux que vers les besoins alimentaires locaux.
Selon les représentants de la Fugea et de Via Campesina, les conséquences sont similaires : pression sur les prix, difficulté à vivre de son métier, disparition progressive des petites exploitations et concentration des aides publiques au bénéfice des plus grandes structures.
Depuis les années 2000, les mobilisations agricoles se multiplient, au Nord comme au Sud. En Inde comme en Belgique, les producteurs réclament des prix justes, une meilleure régulation des marchés et des politiques publiques qui garantissent un revenu décent.
Pour Thomas Huyberechts (Fugea), la question dépasse largement le monde agricole. Garantir des prix rémunérateurs est aussi une condition pour faciliter l’accès à la terre, soutenir la transition agroécologique et assurer une alimentation de qualité.
Les intervenants dénoncent également une politique agricole souvent perçue comme éloignée des réalités du terrain et influencée par les grands lobbies de l’agro-industrie.
« Il faut un contrôle public », résume le chargé de mission de la Fugea.
Le mot d’ordre de Via Campesina va dans le même sens : « Globalisons la lutte contre toutes les formes de prédation. » Car, rappellent ses représentants, il ne peut y avoir de souveraineté alimentaire sans petits agriculteurs. La nourriture n’est pas une marchandise, mais un droit humain.
Plutôt que d’aligner chiffres et démonstrations, ce documentaire plonge le spectateur dans l’expérience sensible de la mobilisation. La caméra partage les chants, les discussions, les nuits sous la pluie, les matelas détrempés au petit matin, les moments de doute comme les élans d’espoir.
Cette immersion suscite autant l’admiration que l’empathie. En suivant celles et ceux qui refusent de céder malgré les difficultés, le film rappelle que les grandes conquêtes sociales naissent souvent d’une persévérance collective.
Et il pose une question qui dépasse largement l’Inde : sommes-nous encore capables, chez nous, de construire une mobilisation aussi durable pour défendre notre modèle agricole et notre souveraineté alimentaire ?
Rédaction : Laurence Delperdange
FUGEA (Fédération Unie de Groupements d’Éleveurs et d’Agriculteurs) https://fugea.be
Tchak : la revue paysanne et citoyenne qui tranche. Site Internet : www.tchak.be
La Via Campesina, fondée en 1993, mouvement international défend l’agriculture paysanne au nom de la souveraineté alimentaire. https://viacampesina.org