13 mars 2026
Guerre au Moyen-Orient : quels impacts pour le commerce agricole mondial ?
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13 mars 2026
La guerre au Moyen-Orient ne montre aucun signe d’accalmie, et le spectre d’un blocage durable du détroit d’Ormuz inquiète les marchés mondiaux. Ce passage stratégique, par lequel transite un tiers du commerce des engrais mondiaux et un cinquième du pétrole et du gaz, pourrait provoquer une crise énergétique et alimentaire aux répercussions planétaires. Le système agricole, fortement dépendant des énergies fossiles, des engrais de synthèse et du commerce international, apparait plus fragile que jamais. À terme, cette vulnérabilité menace particulièrement les pays du Sud global, à commencer par les pays asiatiques.
En déclenchant une attaque massive contre l’Iran, en violation du droit international, Israël et les États-Unis ont provoqué une riposte tous azimuts de la république islamique sur tous les pays du golfe Persique ainsi qu’une fermeture du détroit d’Ormuz, dont une partie se situe dans les eaux territoriales iraniennes.
Cette fermeture d’un des détroits les plus empruntés du trafic maritime international a provoqué de sérieux remous sur les marchés internationaux de l’énergie et des engrais, tout en comportant un risque pour la sécurité alimentaire de la région du Golfe. Avec des systèmes alimentaires fortement dépendants des apports en engrais et en énergies fossiles, les perturbations actuelles menacent de peser sur la sécurité alimentaire mondiale, dans le cas d’un enlisement du conflit [1]. Pour les États du Golfe, c’est l’approvisionnement en denrées agricoles (céréales, huile, sucre) qui pourrait à terme poser problème.
Si l’on est encore loin des chocs pétroliers des années 1970, cette peur hante toutefois l’esprit des dirigeant·e·s au vu des récentes envolées des cours du baril de pétrole : près de 120 dollars le baril lundi 9 mars, son niveau le plus haut depuis l’été 2022 [2]. Depuis le début de l’année, l’augmentation est encore plus flagrante : 35 % pour le pétrole, 93 % pour le gaz [3].
Le Fonds monétaire international le souligne : « chaque augmentation de 10 % du prix du pétrole, si elle se maintient pendant la majeure partie de l’année, entraînera […] une baisse de 0,1 à 0,2 % de la production mondiale[4]. ». À terme, il existe donc un risque de stagflation [5], qui toucherait d’abord les pays asiatiques et européens.
Pour y parer, les chefs d’État du G7 ont décidé de débloquer 400 millions de barils de pétrole des stocks stratégiques afin de dépressuriser les marchés [6]. Créés en 1974 à la suite du premier choc pétrolier, ces stocks permettent aux pays membres de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) de stabiliser temporairement les marchés lorsque les prix s’envolent. Chaque membre est ainsi tenu de détenir des stocks de pétrole équivalents à au moins 90 jours d’importations nettes de pétrole, mobilisables en cas de crise [7]. Preuve en est que l’intervention publique sur les marchés internationaux est nécessaire et utile.
Pour nous qui plaidons pour un retour des politiques de stockage en matière agricole, cet exemple est la parfaite illustration de l’incapacité des marchés à s’auto-réguler, particulièrement en temps de crise. Les perturbations du marché représentent un risque réel pour le prix payé par les consommateur·ice·s, raison pour laquelle la mise en place de stocks d’urgence, permettant de compenser des ruptures d’approvisionnements de plusieurs jours, représente un filet de sécurité minimal pour la population. La mise en place de stocks stratégiques, permettant d’influer sur les prix du marché, est une autre option à généraliser [8].
Mais c’est sur le marché gazier que les risques sont les plus gros pour nos agriculteur·ice·s : après l’attaque iranienne par drone du plus gros site mondial de production gazière au Qatar, l’arrêt de la production de l’usine et le blocage des exportations du golfe Persique, l’affolement se fait sentir sur les marchés.
Pour le monde agricole, la tension est palpable, car le prix des engrais azotés, fabriqués à base d’ammoniac, est très fortement corrélé au prix du gaz. À l’échelle mondiale, environ 180 millions de tonnes métriques d’engrais azotés sont consommées chaque année (mesurées en termes de nutriments). Sur ce volume, 55 à 60 millions de tonnes métriques d’urée sont transportées chaque année par voie maritime. Le Moyen-Orient représente environ 40 à 50 % de ce volume commercialisé [9].
Pour les pays dont les importations dépendent massivement des pays du Golfe, les chutes de la production agricole représentent donc un risque réel : l’Afrique du Sud ou la Thaïlande dépendent, respectivement, à 67 et 71% de l’urée produite dans le golfe Persique pour leur approvisionnement ; l’Inde, 41% ; le Brésil, 35% [10]. Aux États-Unis, les producteurs de maïs, beaucoup plus intensifs en engrais que le soja par exemple, prévoient déjà de reporter leurs achats d’engrais afin de laisser passer la flambée des prix. Certains analystes prévoient ainsi de 400 000 à 600 000 hectares de pertes sur la quarantaine de millions anticipés [11]. Si les pays d’Afrique sont à première vue moins concernés par ces exportations d’engrais, les remous de telles perturbations ne manqueront pas de se faire sentir rapidement si le conflit s’enlise.
Contrairement au pétrole, les engrais ne bénéficient pas de stocks stratégiques. Toute rupture sur le marché des fertilisants entrainera des perturbations, voire à terme des ruptures d’approvisionnement, conduisant à des chutes de rendements agricoles.
Ce risque met en lumière une faiblesse majeure de l’agriculture industrielle : sa dépendance aux engrais. La transition vers des modèles agroécologiques permettra de renforcer notre capacité à faire face aux chocs externes, car elle réduit la dépendance aux engrais azotés de synthèse [12].
Enfin, cette guerre présente un risque non négligeable en matière de sécurité alimentaire. Si au long cours les perturbations sur les marchés de l’énergie entraîneront des conséquences pour les pays importateurs de gaz, pétrole et d’engrais, ce sont aussi les pays du Golfe qui sont menacés par la fermeture du détroit.
En effet, le monde arabo-musulman est fortement dépendant des importations de blé pour son approvisionnement : en 2024, les importations représentaient 85 % de la consommation alimentaire totale dans les pays du Conseil de coopération des États arabes du Golfe[13], dont 90 % des céréales, 100 % du riz et 60 % de la viande[14].
Pour l’Iran, la situation pourrait également se révéler désastreuse, car le pays, s’il dispose de réserves stratégiques, importe malgré tout 14 millions de tonnes de blé annuellement[15]. Un blocus des importations, en sus d’une inflation galopante ces derniers mois et d’une situation sociale extrêmement tendue, pourrait entraîner des répercussions importantes pour la population.
Les épisodes inflationnistes dans l’Union européenne à la suite du Covid-19 et surtout de la guerre en Ukraine nous rappellent que les perturbations sur les marchés agricoles ou financiers (spéculation excessive) engendrent une augmentation de l’insécurité alimentaire. Phénomène dont ne sont pas exempts les pays les plus riches.
Cette situation souligne le besoin de réduire la dépendance aux marchés internationaux pour l’approvisionnement alimentaire et donc le besoin de miser sur les systèmes alimentaires locaux.
Ce n’est pourtant pas possible dans tous les contextes, notamment pour les pays du monde arabo-musulman. C’est pourquoi des outils de régulation sont nécessaires pour diminuer les chocs, en premier lieu des stocks stratégiques de denrées agricoles.
Or, les règles actuelles de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) contraignent la possibilité de tels stocks. Au-delà des règles de l’OMC, c’est le logiciel néolibéral qui parie sur l’auto-régulation des marchés et la non-intervention de l’État (en principe). C’est donc tout un modèle économique qui conduit à la fragilité des pays face aux variations des cours des matières premières agricoles.
Une fois de plus, cette séquence montre que tout dysfonctionnement international a des effets sur le commerce, ce qui déclenche inévitablement une succession en cascade de conséquences pour les marchés agricoles : une spécialisation à outrance des marchés agricoles sur certaines régions du monde, une addiction forte aux intrants de synthèse et aux énergies fossiles, une dépendance au commerce international au long cours sont les recettes d’une catastrophe en cas de machine qui s’enraye. Un soutien politique à des systèmes alimentaires agroécologiques, plus diversifiés, plus sains, plus résilients, plus locaux couplés à des outils de régulation du commerce international sont urgents pour renforcer la robustesse de nos systèmes alimentaires et pour diminuer sa dépendance à la fois aux prix des énergies fossiles et à des chaines de valeur longues et fragiles.
Autant de signes qui montrent les limites de notre modèle agricole et qu’il est temps de corriger. Dans notre dernier numéro du Phosphore sur le commerce international, nous analysons les moyens de sortir de cette ornière en se basant sur des propositions concrètes issues de la société civile [16]. La conférence ministérielle de l’OMC qui arrive à la fin du mois de mars ne peut être meilleure occasion pour saisir ses problèmes.
[1] Joseph Glauber, « The Iran war: Potential food security impacts », article de blog, International Food Policy Research Institute (IFPRI), 6 mars 2026.
[2] « Le Brent a dépassé les 100 dollars : quels pays sont les plus exposés ? », Le Grand Continent, 9 mars 2026.
[3] Éric Albert et Béatrice Madeline, « Guerre au Moyen-Orient : la mécanique d’un nouveau choc économique est en place », Le Monde, 5 mars 2026.
[4] « Keynote Speech by IMF Managing Director Kristalina Georgieva at Japan’s Ministry of Finance’s « Future of the Global Economy amid a Fluid International Economic and Monetary Order » Symposium in Tokyo, Japan », FMI, 9 mars 2026.
[5] Combinaison d’une inflation et d’une stagnation économique.
[6] « Les membres de l’AIE ont débloqué 400 millions de barils de pétrole », Le Monde, 11 marq 2026.
[7] « Quand les stocks stratégiques de pétrole peuvent-ils servir pour amortir les crises ? », La Nouvelle République, 9 mars 2026.
[8] Jonas Jaccard, « Programmes de stocks publics alimentaires et OMC. Quelle marge de manœuvre pour les pays du Sud global ? », note d’analyse, Humundi, 2024.
[9] Ribert Rapier, « Beyond Oil: The Strait Of Hormuz And The Global Food Risk », Forbes, 1er mars 2026.
[10] Joseph Glauber, art. cité.
[11] « Quand Ormuz tique, tout le monde s’enrhume ? », revue Sésame, 11 mars 2026.
[12] Deuxième principe de l’agroécologie selon les 13 principes du Groupe d’experts de haut niveau sur la sécurité alimentaire et la nutrition (en anglais HLPE) du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA).
[13] Organisation régionale regroupant six monarchies arabes et musulmanes du golfe Persique : l’Arabie saoudite, Oman, le Koweït, Bahreïn, les Émirats arabes unis et le Qatar.
[14] Delphine Acloque, « Sécurité alimentaire : ambitions, paradoxes et stratégies des pays du Golfe », Centre d’études et de prospective, ministère français de l’Agriculture, de l’Agro-alimentaire et de la Souveraineté alimentaire, 15 décembre 2025.
[15] Laurence Girard, « Le blocage du détroit d’Ormuz menace de fortes perturbations le marché des engrais et les importations agricoles au Moyen-Orient », Le Monde, 8 mars 2026.
[16] Jonas Jaccard, « Quel commerce international pour nourrir le monde demain ? », Phosphore n°8, Humundi, Autre Terres, Iles de Paix, 2026.