21 août 2026
Protégé : Sécheresse : comment l’agroécologie aide les paysans à s’adapter
Lire la suite
22 novembre 2023
Dans le cadre du Pacte vert visant, depuis 2019, à placer l’Union européenne sur le chemin de la transition écologique, un vote important a eu lieu le mercredi 22 novembre au Parlement européen. Réunis à Strasbourg, les eurodéputé·e·s ont rejeté un texte historique régulant l’utilisation des pesticides au niveau européen (SUR pour Sustainable Use of Pesticides). Celui-ci engageait pourtant l’UE dans la voie d’une transition agroécologique, que Humundi appelle de ses vœux. Le rejet de ce texte s’inscrit dans une longue liste d’échecs des mesures du Pacte vert, pourtant promises par la présidente de la Commission.
Dans le cadre de sa stratégie en lien avec les systèmes alimentaires, la fameuse stratégie « De la ferme à la fourchette » (ou Farm to Fork), le Parlement européen devait se prononcer sur le règlement (contraignant) visant à réduire drastiquement l’usage des pesticides sur le territoire européen : le règlement SUR. Un parcours semé d’embûches…
Le vote d’une régulation sur l’usage des pesticides aurait remplacé une directive de 1991, dont la dernière modification date de 2009. Celle-ci (non contraignante) ambitionnait la réduction de l’usage des pesticides, mais force est de constater qu’elle n’a pas atteint son objectif : entre 2011 et 2021, la vente des pesticides au niveau de l’UE est restée stable, autour de 350 000 tonnes par an, selon l’Agence européenne des statistiques Eurostat[1]. Les résultats sont inégaux selon les pays et, si la Belgique fait partie des bons élèves avec une réduction de 20% sur cette période, on est toujours loin d’une réduction significative, qui restait pourtant l’une des promesses de la présidente de la Commission Ursula von der Leyen. L’initiative citoyenne européenne Save Bees and Farmers, signée par plus d’un million de citoyen·ne·s, demandait pourtant une réduction de 80% de l’usage des pesticides dans l’UE d’ici 2030 et de devenir 100% libre de pesticides d’ici 2035. On est loin du compte…
Depuis deux ans, les lobbys de l’agrochimie s’activent à Bruxelles pour faire échouer l’adoption de ce règlement, car ce qui est en jeu c’est la réduction de 50% de l’usage des pesticides au niveau européen. En détournant la souveraineté alimentaire d’abord dans le cadre de la crise du Covid puis lors de l’invasion russe de l’Ukraine[2], les lobbys agricoles, au premier rang desquels la Copa-Cogeca, ont prétexté le besoin de renforcer notre souveraineté alimentaire pour vider le projet de sa substance[3]. Le vote d’aujourd’hui confirme l’influence de ces forces conservatrices auprès du Parlement européen.
Le 23 octobre, la Commission environnement du Parlement en charge de ce projet a voté pour le règlement SUR. Le 22 novembre, lors du vote final en plénière, c’était au tour de l’ensemble des eurodéputé·e·s, qui ont finalement rejeté le texte. Ce dernier était pourtant pensé pour ne pas léser les agriculteur·ice·s au niveau individuel : « Il s’agit d’objectifs de réduction au niveau national, ce qui signifie que ce sont les États membres qui devront juger eux-mêmes au travers de plans nationaux de réduction » estimait la rapportrice du dossier, l’écologiste Sarah Wiener en conférence de presse le 23 octobre dernier.
Le texte prévoyait quelques avancées majeures : des mesures de restrictions ambitieuses avec, comme annoncé, une réduction de l’usage des pesticides de 50 % d’ici 2030 et de 65% pour les pesticides les plus dangereux. En lien avec la campagne que nous avons récemment menée au niveau belge contre l’exportation de pesticides interdits, un amendement à la proposition initiale de la Commission européenne avait été déposé concernant l’arrêt de la production, du stockage et de l’exportation des pesticides interdits dans l’UE. Cet article représentait pour nous une suite importante à cette campagne qui a vu l’adoption d’un arrêté royal en ce sens en juin 2023[4].
« Il s’agit d’une journée noire pour l’environnement, la société et les agriculteur·ice·s afin de les débarrasser de l’influence de l’agro-industrie » tonne la rapporteure Sarah Wiener sous le coup de l’émotion lors du rejet du texte au Parlement.
« Les député·e·s européen·ne·s ont donné aujourd’hui le coup de grâce à la règlementation sur la réduction des pesticides. Nous sommes maintenant revenus à la case départ, sans aucune proposition pour lutter contre la perte de la biodiversité, assurer sur le long terme notre sécurité alimentaire et protéger la santé des citoyen·ne·s. Quand les décideur·euse·spolitiques vont-ils se réveiller et cesser de privilégier les intérêts d’une industrie toxique au détriment des citoyen·ne·s qu’ils sont censés représenter ? » commente Clara Bourgin, chargée de campagne pesticides pour les Amis de la Terre Europe.
C’est donc une occasion historique manquée de sauver l’environnement et la biodiversité d’une extinction de masse liée aux pesticides, pourtant largement documenté par la littérature scientifique. Ce rejet arrive dans la foulée du report sine die de la loi sur les systèmes alimentaires durables et celle sur la législation sur le bien-être animal, toutes deux comprises dans le Pacte vert. Elle arrive aussi à la suite du renouvellement pour dix ans du glyphosate, l’herbicide le plus vendu au monde, pourtant reconnu comme cancérogène probable pour l’humain par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC).
De quoi déprimer, certes, mais qui nous rappelle toute l’importance de continuer à peser dans le débat public afin d’opérer une transition vers des systèmes alimentaires durables, agroécologiques et débarrassés des pesticides de synthèse.
[1] Eurostat, « Agri-environmental indicator – consumption of pesticides », mai 2023.
[2] Phosphore, « Entre nationalisme et internationalisme, quel avenir pour la souveraineté alimentaire ? », 2023.
[3] Corporate Europe Observatory, « Sabotaging EU Pesticide Reduction Law (SUR). Pesticide industry lobby’s reckless assault on biodiversity and health », 19 novembre 2023